Un vrai bonheur de lecture avec A.Finkielkraut

Le dernier ouvrage d’Alain Finkielkraut,  » Un coeur intelligent «  est exceptionnel à plus d’un titre.

Contrairement à beaucoup d’intellectuels qui donnent à chaque livraison le sentiment de planter leur drapeau sur le marché de l’édition, avec force mastication des mêmes idées et intuitions dans des formulations les plus variées, l’auteur reste ici en retrait d’autres écrivains, plutôt romanciers, tout en les accompagnant dans leurs démarches, et sans se priver pour autant d’émettre un avis, une analyse ou une hypothèse.
Son livre  est sous-titré, non pas « Nouvelles » ou « Essai », mais  » Lectures ». Les analyses et intuitions sont d’autant plus fortes qu’on sent en permanence une sorte d’humilité, teintée d’empathie, si ce n’est d’admiration, non pas tant pour les auteurs eux-mêmes que pour ce qu’ils réussissent à transmettre à travers leurs fictions.

Le livre commence ainsi :

 » Le Roi Salomon suppliait l’Eternel de lui accorder un coeur intelligent.
Au sortir d’un siècle ravagé par les méfaits conjoints des bureaucrates, c’est-à-dire d’une intelligence purement fonctionnelle, et des possédés, c’est-à-dire d’une sentimentalité sommaire, binaire, abstraite, souverainement indifférente à la singularité et à la précarité des destins individuels, cette prière pour être doué de perspicacité affective a gardé toute sa valeur. »
(…)
 » Ce n’est directement à (Dieu), ni à l’Histoire, cet avatar moderne de la théodicée, que nous pouvons adresser notre requête avec quelque chance de succès, c’est à  la littérature. » (…)  » Sans elle, la grâce d’un coeur intelligent nous serait à jamais inaccessible. Et nous connaîtrions peut-être les lois de la vie, mais non sa jurisprudence. »

source photo


Tout le livre est ainsi, de concision, d’intelligence, accumulant de petits diamants de lecture, avec parfois la sourde intuition d’atteindre une dimension définitive dans ce qu’il faut extraire des lectures choisies.
Ce livre est une fête pour l’esprit, quand il cherche à dialoguer avec le coeur.
On le referme avec émotion et avec regret, tant il nous a élevé à un degré de qualité d’écriture, abordable par tous, et d’authenticité humaine effleurée de manière aussi sobre et donc hautement convaincante.

Voici quelques échantillons de diamants, volontairement sortis de leurs contextes, pour vous faire saliver – et  si vous voulez en savoir plus, fermez ce blog, éteignez votre ordinateur et précipitez-vous chez votre libraire : ce livre est un des cinquante livres à emporter pour vingt ans sur une île déserte.

 » Le rire de l’humour dérègle les unions sacrées; le rire des amuseurs désigne des victimes sacrificielles. Le premier défie la meute ; le second la déchaîne. Le premier est une modalité du doute tandis que les  verdicts du second tombent en cascade. Le rire de l’humour ébranle, par la fantaisie, les certitudes sentencieuses de l’idéologie; le rire des amuseurs tranche les têtes qui dépassent et punit, à coups de caricatures, tous les arriérés, tous les retardataires, tous les réactionnaires, tous ceux qui contreviennent, par leur anachronisme, aux évidences narquoises de l’esprit du temps. » (p.39)

«  La sale race, ce n’est pas tel peuple ou telle civilisation, c’est l’humanité quand elle se désentrave de tout ce qui la distingue d’une espèce sanguinaire. » (p. 137)

 » L’imaginaire est double : l’imagination confère à l’homme le pouvoir de sortir de lui-même et d’habiter d’autres consciences; le fantasme l’installe au centre du monde et lui assujettit les êtres, les choses, les évènements; l’imagination explore l’immaîtrisable, le fantasme en constitue la négation; l’imagination prend acte de la pluralité, le fantasme la conjure; l’imagination enseigne la modération, le fantasme nourrit la démesure; l’imagination relève de l’attention, le fantasme est une production du désir.
Imaginer, pour le moi, c’est se quitter; fantasmer, c’est s’écouter, se dédommager, se repaître de scénarios compensatoires. »
(p.31-32)

 » Les activistes qui conduisirent ce massacre n’étaient pas au départ des scélérats ou des criminels. C’étaient des idéalistes effrénés jusque dans leur matérialisme radical et leur impeccable efficacité. Ils habitaient un monde allégorique, un univers exclusivement peuplé de formes : le koulak, l’ouvrier, le bourgeois, l’aristocrate, le payssan pauvre. Ils ne se contentaient pas de soumettre le particulier au général, ils ne voyaient que le général. Les archétypes étaient pour eux plus réels que les individus, les noms plus tangibles que les êtres, les énoncés doctrinaux plus vivants que la vie,  la division du monde en deux entités antagonistes plus vraie que la variété des situations et la diversité humaine. Nul visage ne les déconcertait jamais, rien ne les prenait de court, car ils étaient entièrement immergés dans le drame de la Raison. Là le concept régnait sans partage, là les corps n’étaient que des supports, là se résorbait tragiquement la différence ontologique entre la réfutation des idées et l’élimination des personnes. »(p.57)

pologne poznan lignitz dresden 153

 » Le monde est indocile. La réalité excède perpétuellement l’image qu’on en forme ou l’idée qu’on s’en fait. Les circonstances les plus décisives n’ont presque jamais la tête de l’emploi. » (p-197)

 » Tout ce qui arrive nous parvient sous forme de récit. Et eux auxquels même les plus sophistiqués d’entre nous ajoutent foi, ceux que nous faisons spontanément pour mettre de l’ordre dans l’anarchie des évènements, sont édifiants et rudimentaires. Nous sommes dès l’enfance des consommateurs insatiables de fictions stéréotypées. Nous ne nous lassons pas de réduire les problèmes, les dilemmes et les casse-tête de l’existence à des scènes éblouissantes où le Bien affronte le Mal en combat singulier. les contenus de ces deux notions changent, la structure demeure : c’est toujours saint Georges qui enfonce sa lance dans la gueule du dragon.
Contre cet activisme romanesque, impétueux et monotone, il existe une instance d’appel : le roman. Le roman n’est pas une modalité parmi d’autres de la fable, il est la fable qui ne joue pas le jeu et qui, pour le dire comme Milan Kundera, déchire  » le rideau magique tissé de légendes suspendu devant le monde. »
(p.171)

Avec ce livre de lectures d »Alain Finkielkraut,
le monde est plus lisible
et l’air du temps est beaucoup plus respirable.

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One Response to Un vrai bonheur de lecture avec A.Finkielkraut

  1. argoul dit :

    Vous donnez envie de lire.

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