Colonel Durieux : que pèserait Clausewitz à Kaboul ?

N’étant qu’un troufion de base dans la cohorte des innombrables vulgum pecus – non armés – qui n’entendent rien (ce qui s’appelle  « r-i-e-n ») à la chose militaire, l’Abrincate ne s’en réjouit que plus d’avoir compris  l’analyse parue dans « le Monde » du 29 janvier 2010, dans l’interview du Colonel Durieux, de retour de mission en Afghanistan, à propos des théories de Clausewitz, dont tout un chacun ne connaît qu’une seule phrase :  » La guerre n’est qu’une continuation de la politique par d’autres moyens », et pas grand chose d’autre…

Et donc, voici des extraits libres de l’ interview du Colonel Durieux :

(…) Quand je suis parti en Afghanistan il y a sept mois, je ne pensais pas pouvoir m’en servir : mais la pensée de Clausewitz m’a été utile.
Dans cette guerre, on cherche à résoudre un problème d’instabilité chronique. Les belligérants ne nouent pas de relations stratégiques avec le mouvement très éclaté des Talibans, qui ne forment pas un ennemi clairement identifié.
En revanche au niveau modeste qui était le mien, celui d’un commandant de bataillon, je suis entré dans une confrontation stratégique, c’est à dire dans l’utilisation de la force à des fins de politique locale, dans le schéma classique – dans le district placé sous ma responsabilité dans la région de Surobi à l’est de Kaboul, il s’agissait d’étendre l’influence du gouvernement afghan.

Le sous-gouverneur de Surobi et le colonel Durieux

Le colonel Durieux et le Sous-gouverneur de Surobi – source photo


 » J’ai eu affaire à des groupes d’insurgés dont je connaissais les chefs. J’ai défini, avec le sous-gouverneur de Surobi, des buts pour l’action militaire française. La formule de  » la continuation de la  politique par d’autres moyens » signifie aussi que, lorsqu’on combat des insurgés, on entre dans un dialogue politique. Les combats doivent en permanence laisser la porte ouverte à une solution politique. Ce peut être une sorte de paix des braves. :  » Si vous renoncez à la violence, nos pouvons ne pas vous poursuivre devant la justice afghane. » Cela a fonctionné. »
(…)

«  Nous pouvons adapter cette réflexion du XIX ème siècle, macroscopique, centrée sur les conflits entre Etats, à des microstructures politiques, à un niveau local. Pour analyser la guerre, Clausewitz affirmait qu’il fallait faire intervenir la trinité du militaire (le génie et la brutalité du chef), du politique (la rationalité) et de la société (les passions). Quand on explique que la population, dans un conflit tel que celui de l’Afghanistan, sera finalement un arbitre, on voit combien cette réflexion est actuelle. » (…)

 » Clausewitz distingue la guerre idéale, absolue, de la guerre réelle, limitée. La première va consister en une décharge de violence extrême, rapide, isolée de l’environnement politique.(…) Pour certains, la guerre nucléaire serait cette guerre.(…)
Les Américains cherchent toujours à se rapprocher  du modèle de la guerre idéale, considérant qu’elle doit être la plus rapide possible pour limiter la violence et obtenir la décision rapidement. C’est l’exemple de la première phase de la guerre d’Irak. Pendant cette phase où la politique est un peu mise de côté, l’autorité politique dit aux militaires :  » Fight and win the nation war », avec tous les moyens disponibles..
Inversement la tendance européenne, telle qu’elle s’est manifestée depuis la guerre du Golfe, ou dans les récentes opérations de maintien de la paix, est de consentir un engagement militaire assez long pour geler la situation, en limitant le niveau de violence employée, avec l’idée que l’action doit se dérouler sous contrôle politique permanent. On veut limiter la montée aux extrêmes, mais pour cela, on consent à des engagements militaires très longs. C’est ce qui s’est passé en Bosnie, où il a fallu quinze ans pour que la situation s’apaise. »

On se permettra – respectueusement – quelques réflexions  :

1 – Si l’arbitre d’un conflit est l’opinion publique, voilà une population afghane qui depuis 60 ans vit sans répit dans un conflit sanglant : d’abord les Anglais, puis les Russes, puis les Talibans, et à ce jour, les Américains et la coalition actuelle… Le peuple afghan mériterait, comme le peuple palestinien, le Prix Nobel de la Patience Historique…

2 – On a bien vu, en Irak, la différence entre le comportement de soldats américains à Bagdad et celui des britanniques à Bassorah, malgré quelques « bavures ». Les Européens ont parfaitement raison de se conduire strictement  selon le mandat politique reçu, et en se mettant au service d’une solution politique dès qu’elle se dégage, et prendre le temps qu’il faut pour que la décision tombe. Mais puisque l’auteur prend l’exemple de la Bosnie, on risquera une seule question : donner du temps au temps, est-ce au prix de laisser massacrer 7 000 hommes à Srebrenica ?

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