Contre la marée xénophobe (en Suisse et ailleurs)

Suite à la « votation » en Suisse, initiée par le parti de droite UDC relatif à l’expulsion des étrangers délinquants,  le débat préalable fut quasiment univoque, tant les opposants étaient faibles tant leurs budgets que dans leurs arguments. Le contre-projet présenté simultanément au peuple n’était qu’une pâle copie de l’original, au point que les opposants ont préconisé le NON aux deux textes, au risque – vérifié – de faire passer le projet extrêmiste, à 53 % de voix pour une participation globale de plus de 50 % de votants.

Un site avait pourtant fait valoir les mensonges et trucages dans les arguments de l’UDC, produits des recettes habituelles de simplifications, d’approximations voire d’erreurs, qui passent … comme un bulletin dans l’urne… .
Voir le site : http://www.cequeludcvouscache.ch/accueil.php

 

De plus, après le vote (mais pourquoi après ???),
dans une interview accordée à l’hebdomadaire suisse
« L’Illustré » (No 48 du 01.12.10) 
le chef de la police judiciaire de Neuchâtel s’exprime
dans des termes extrêmement clairs et convaincants.
Voici l’intégralité de l’interview. 

 Olivier Guéniat

«LA SUISSE DOIT SURMONTER SES PEURS»

Journaliste : Robert Habel – Mis en ligne le 01.12.2010
 

                  » On a l’impression qu’il n’est pas devenu policier pour faire de la répression, mais pour comprendre la société, pour l’étudier de près, pour observer concrètement comment les hommes se comportent vraiment. Directeur de la police judiciaire de Neuchâtel depuis treize ans, Olivier Guéniat, 43 ans, d’origine jurassienne, enseigne aussi la criminologie à l’Université de Lausanne et est l’auteur de plusieurs livres et recherches sur des thèmes qui lui sont chers, en particulier la violence des jeunes ou la criminalité des étrangers. Homme de terrain et homme de réflexion, il a la réputation – justifiée! – de penser à contre-courant.

                 Vous avez expliqué souvent qu’il n’y a pas un taux de criminalité supérieur chez les étrangers, mais, à voir le vote de dimanche, il semble que le préjugé persiste.

                Je dis qu’il ne faut pas considérer les étrangers comme une catégorie homogène, de même qu’il ne faut pas considérer les jeunes comme une catégorie à part. Les étrangers ont des provenances, des cultures, des statuts très différents, et il est d’ailleurs absurde de ranger les permis C dans la catégorie des étrangers lorsqu’ils sont de la troisième génération.

              Ils ne commettent pas plus de crimes que les Suisses ?

              On a une image complètement faussée de la réalité. Quand je demande aux gens, dans des conférences que je donne sur le sentiment d’insécurité, quels sont les étrangers les plus criminels, on me répond toujours les Africains, les Kosovars, etc. En fait, les statistiques nous montrent que ce sont les Portugais, les Français, les Italiens, tout simplement parce qu’ils sont plus nombreux dans la société neuchâteloise en rapport de leur part démographique.

             La nationalité ne joue aucun rôle ?

            Quand on étudie le profil des auteurs de crimes ou de délits, les variables qui entrent en ligne de compte sont d’abord le sexe (ce sont des mâles à plus de 80%), c’est l’âge (entre 15 et 25 ans), ce sont les situations sociales (niveau de revenu). Quand on compare les mêmes catégories de Suisses ou d’étrangers, avec les mêmes variables, on se rend compte que la nationalité ne joue strictement aucun rôle explicatif du passage à l’acte.

            A voir le résultat du vote sur les étrangers criminels, il semble pourtant que les étrangers restent une sorte de fantasme collectif.

           C’est le reflet d’une peur! On vit aujourd’hui dans une société qui ressent une forme d’angoisse lourde, ce qui provoque des réflexes de protection qui ne correspondent pas à ce que nous montrent les statistiques sur la criminalité, ni aux risques réels. On n’est pas dans le rationnel, mais dans un réflexe émotionnel. La peur est une émotion, c’est le premier rempart de défense. L’analyse nous montre que ce sont ceux qui risquent le moins qui expriment le plus fort rejet des étrangers.

            On se raccroche à une perception binaire entre eux et nous ?

          Oui, on est toujours séduit par des idées simplistes. Elles évitent le raisonnement, elles nous fatiguent moins, elles nous préservent. Typiquement, dans le domaine de la sécurité, on ressort toujours l’argument: il faut augmenter la sévérité, alors qu’on sait par exemple que, dans les pays où l’on a introduit la peine de mort, le nombre de crimes violents a augmenté. Etonnant, n’est-ce pas? C’est parce qu’on est dans un type de criminalité qui n’a rien à voir avec le rationnel: la personne qui passe à l’acte n’avait pas prévu de passer à l’acte et elle agit dans l’émotion. La sévérité accrue, le bannissement ou l’expulsion sont de fausses solutions qui nous sont servies et resservies pour des raisons politiques, mais qui ne marchent pas.

           Mais la criminalité augmente ?

           Je suis profondément apolitique et je fonde mes raisonnements sur la réalité des chiffres et des indicateurs: en Suisse, il y avait 110 homicides intentionnels en 1990, et en 2009 il y en a eu 51. Deux fois moins en vingt ans! Le discours simpliste ne correspond pas à l’évolution. L’évolution nous montre que le nombre de braquages à main armée, le nombre de blessés par armes à feu, le nombre de blessés par arme blanche est aussi en diminution sur une période de vingt ans. Mais, quand on sonde la population sur cette perception-là, évidemment, elle ne se fonde pas sur les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, mais sur le souvenir de tel ou tel fait divers tragique.

              Quelles solutions peut-on imaginer ?

              Il n’y a pas de solution, si ce n’est la communication, la transparence, l’information… Je mise sur la raison et sur l’intelligence des gens, j’explique, je remets les faits en perspective. Il y aura toujours des faits divers tragiques. Savez-vous que, jusqu’à la semaine dernière, on avait vraisemblablement un record dans l’histoire du canton de Neuchâtel depuis 1848: trente-quatre mois sans homicide. On n’avait jamais vu ça!  Trente-quatre mois qui se sont hélas terminés avec le meurtre tragique de la malheureuse Marie, 19 ans, à Peseux.

           Le meurtrier est un Suisse ?

          Oui, même si c’est gênant pour certains, parce que cela ne rentre pas dans le moule de l’a priori, il est Suisse et on l’a mentionné dans notre communiqué de police. Il a un prénom et un nom tout ce qu’il y a de suisse. Mais, même si un de ses parents était d’origine étrangère, qu’est-ce que cela pourrait bien vouloir dire ? Que ça expliquerait son passage à l’acte ? Est-ce qu’on utiliserait le phénotype de l’ADN de l’origine étrangère pour expliquer le crime? Ça n’aurait aucun sens. L’eugénisme n’a aucun avenir dans ce domaine.

          On a des clichés sur les codes culturels de certains groupes, les Kosovars, les Africains. Ces codes sont faux ?

          Pas toujours. Il y a les migrants des guerres, qui arrivent dans le pays d’accueil avec tous leurs traumatismes et leurs normes complètement faussées, différentes évidemment des nôtres, sur ce que représente la valeur d’une vie humaine. On est là dans un choc culturel total qui peut produire des dégâts en termes de criminalité. Mais c’est le temps qui va tout arranger ! Dans cinquante ans, les enfants des Kosovars ou des Serbes qui ont vécu cette dernière guerre n’auront plus aucun souvenir de ce que valait une vie dans leur pays d’origine, pendant la guerre, à cette époque-là. Ils auront les mêmes valeurs que les Suisses.

          On dit toujours que les étrangers doivent s’intégrer, mais ça veut dire quoi concrètement ?

          On ne peut pas s’intégrer par un coup de baguette magique ! Les recherches scientifiques montrent qu’il faut compter trois générations pour que, au niveau psychosocial, c’est-à-dire face aux variables qui définissent l’individu, il n’y ait plus de différence. Par expérience, je dirai entre vingt-cinq et cinquante ans pour une intégration parfaite. L’intégration ne se décrète pas, mais il y a des accélérateurs à l’intégration. Or, on est en train de multiplier, au contraire, les freins à l’intégration.

         Quels sont les accélérateurs ?

          Eh bien l’accès à la nationalité suisse, par exemple. On devrait donner le passeport à croix blanche à quelqu’un qui est là depuis trois générations. Ça devrait être automatique! Mais c’est le contraire qui est en train de se passer: on tente de mettre en place une législation pour retirer plus facilement la nationalité suisse à des gens qui viennent de l’obtenir. Ce que l’on installe, c’est une machine à créer de la criminalité, parce que l’intégration est un facteur primordial de sécurité.

         La loi sur la naturalisation s’est quand même beaucoup assouplie depuis vingt-cinq ans.

         Oui, mais pas dans tous les cantons. Regardez ce reportage de Mise au point, sur la TSR, qui montrait nos amis fribourgeois en train d’interroger des candidats à la naturalisation. Moi, je ne pouvais pas répondre à la moitié des questions qu’ils posaient à un pauvre Kosovar, qui travaillait dans un bistrot, qui avait l’air parfaitement honnête, super sympa et gentil. Quel est le cours d’eau qui coule entre le mont Untel et le mont Untel ? C’était horrible !

        La Suisse se sent vulnérable.

        Oui, c’est une Suisse vieillissante qui ne se projette pas dans le futur. Mais un jour, il est presque certain que l’on va payer les étrangers pour venir en Suisse, on va leur donner une prime, 5000 francs ou 10 000 francs, pour qu’ils acceptent le passeport à croix blanche. Vous savez pourquoi ? Parce que notre démographie est cliniquement morte et que le pays va s’éteindre si l’on continue comme cela. Ou alors il faudra faire la guerre pour aller conquérir d’autres femmes et pouvoir faire des bébés. L’enjeu, c’est notre survie! Mais qui veut le dire aujourd’hui, sur le plan politique ? Ce serait suicidaire.

          L’année dernière, il y eut le refus des minarets, ce week-end l’acceptation du vote contre les criminels étrangers…

          On a déjà eu le débat, ici à Neuchâtel, sur les clochers catholiques. Le prince, alors, avait accepté les clochers catholiques dans ce canton qui était profondément protestant. Le rejet des minarets était clairement un frein à l’intégration! C’est le rejet de la visibilité d’une religion qui existe dans ce pays et que l’on ne veut pas accepter pour l’instant.

         Mais le sentiment de vouloir conserver son identité n’est-il pas légitime ?

        Non, il est négationniste. Car, en réalité, cette identité que l’on prétend défendre n’existe déjà plus et il faut d’ores et déjà construire l’identité de demain, qui sera inévitablement multiculturelle.

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Sur la votation en 2009,
qui a interdit la construction de minarets en Suisse,
voir le précédent billet de ce blog:
 » Brèves suisses sur fond de minarets « 

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