» L’immobilisme est en marche… « 

Larges extraits de la chronique de Philippe Meyer,
sur France-Culture,
mercredi 26 janvier 2011

 

                     (…) Mr Chatel, Ministre de l’Education nationale, a fait savoir hier qu’il avait conclu un accord avec les syndicats représentant les chefs d’établissements scolaires, accords aux termes duquel Principaux et Proviseurs (de lycées et collèges) pourront après évaluations, recevoir une prime récompensant leurs performances.         

                     C’est une mesure qui va directement en sens inverse de la direction qu’indiquent les plus récentes études, publiques ou privées : qu’il s’agisse des recherches publiées récemment par l’OCDE ou de celles conduites par le Cabinet de Conseils MacKinsay, ces travaux mettent en lumière une condition incontournable pour la conduite et la réussite d’une politique scolaire, et cette condition, c’est la décentralisation des décisions, des projets, de l’élaboration des objectifs et des programmes d’intégration des élèves en grande difficulté.

                    Et quand il est question de décentralisation sous la plume des responsables de ces recherches, conduites sur de longues périodes et dans plusieurs dizaines de pays, il ne s’agit pas de faire glisser le niveau de décisions de l’Etat à la Région, ni de la Région aux Départements, ni du Département à la Municipalité, il s’agit de le faire descendre au niveau de l’établissement de l’enseignement. « Les systèmes éducatifs continuent à s’améliorer lorsque l’administration centrale accroit les responsabilités et les marges de manœuvre des établissements pour adapter les pratiques d’enseignement à la réalité locale », écrit par exemple le Rapport McKinsay, qui fourmille d’exemples à l’appui de cette conclusion.

                         A qui fera-t-on croire qu’une prime attribuée par l’administration centrale de l’Education Nationale, l’une des plus pléthoriques et des plus « édredonnesques » de nos administrations, aura d’autres effets que celui de renforcer cette centralisation qui, pour reprendre le mot de Lamennais, « organise l’apoplexie au centre et la paralysie aux extrêmités ».

                    6000 euros de prime maximum = 750 euros par flèche…
Source photo 

 

 La décision de Mr Chatel  ressortit non pas d’un examen ouvert et audacieux des réalités de ce terrain, auquel aiment tant se référer les soi-disant « pragmatiques », mais d’une idéologie faussement modernisatrice. Il ne s’agit pas d’améliorer l’école, mais de montrer que le ministre met ses pas dans ceux de l’alignement progressif des pratiques de la fonction publique sur celles du privé, en développant les rémunérations variables liées aux performances, et notamment les rémunérations des personnels d’encadrement.

                         Mais si les performances continuent à être définies in abstracto par l’administration centrale, les primes de résultats iront à ceux qui savent lui complaire, quitte à maquiller les statistiques, puisque les statistiques sont désormais le seul mode de connaissance de la réalité que prennent en considération les politiques.

                         L’un des syndicats qui a refusé de signer l’accord dont se félicite Mr Châtel, parle de « prime à la servilité » : le mot est sans doute inutilement blessant pour leurs collègues, il aurait suffi de parler de « prime au conformisme ». Nous aurons au Ministère quantité de chefs d’état-major, qui feront d’aussi beaux plans de campagne qu’en élabora jadis le général Nivelle lors de l’offensive du « Chemin des Dames » (guerre de 1914) et qui, comme cette fameuse ganache, récompenseront ceux qui leur donneront raison contre les faits les plus têtus et les plus répétitifs.

                         La modernisation, c’est la décentralisation des décisions et la responsabilisation des acteurs.
                         Le reste est un boniment infatué et je propose à Mr Châtel d’adopter pour devise cette phrase qu’on attribue à un ministre de la IV ème République :

« L’immobilisme est en marche :
    rien ne saurait l’arrêter.
 »

                                                                                     *******

       Que les politiciens passent leur temps avec un oeil sur les sondages et l’autre sur leur carrière, on ne saurait s’en étonner. Mais ces raisonnements ont malheureusement investi beaucoup de domaines de l’activité humaine : les statistiques sont la forme moderne de l’imposture, comme les sondages, sous prétexte de professionnalisation, en faisant croire que les chiffres, pardon les  » indicateurs mesurables « , sont les seuls contacts authentiques avec la réalité, avec tout le charabia qu’accompagne cette forme de pouvoir absolu sur les cerveaux, en les obligeant à passer tout leur temps en procédures, systèmes, structures et autres « résultats intermédiaires » qui ne sont en général qu’un exercice de formalisme devenu académique, permettant à chacun de présenter toutes les garanties du look individuel  » conforme  » par un verrouillage cérébral, garantie de stabilité institutionnelle … et d’immobilisme  » infatué « … Le pouvoir institutionnel travestit toujours ses verrouillages de cerveaux par la soi-disant modernité du vocabulaire, asséné à longueur de séances de power-point, en donnant le sentiment aux subordonnés de devenir intelligents.

               Outre l’intérêt idéologique de ce ministre, pour attirer les financiers suceptibles de figurer en bonne place dans les « bons plans » de  la future campagne présidentielle (car tout cela, c’est évidemment de l’idéologie, sous prétexte de « réalisme », de modernité, et bla-bla-bla), la prime à la performance pour les Directeurs de lycées et collèges pose question : quels seront les  » indicateurs  » pour déterminer le montant de la prime pour un Proviseur d’un lycée de quartier difficile, et les indicateurs pour celui d’un lycée de centre-ville ?
Après tout, si on est payé, c’est pour réussir dans son travail, non ? Ou bien, on aura une prime si on fait bien son travail ? Jusqu’où poussera-t-on l’infantilisation salariale ?
                On connaissait déjà l’évaluation des chercheurs au nombre de publications… On en arrivera bientôt à évaluer les performances des psychiatres au nombre de jours qu’il faudra à chacun d’entre eux pour obtenir un sourire de leur patient autiste…

                        Le sérieux de l’évaluation des résultats d’une institution doit toujours être garanti par l’indépendance des évaluateurs extérieurs, à condition qu’ils n’aient aucun intérêt de pouvoir sur les personnes évaluées, ni … sur les exigences de leurs mandants. Car, le problème revient au même avec des consultants privés extérieurs, si leurs mandants sont d’abord leurs clients : le génie du consultant devient donc de détecter les conclusions que le pouvoir attend de lui … pour espérer des contrats ultérieurs, etc.

           Seules des compétences académiques sont susceptibles d’apporter un minimum de sérieux dans le recul nécessaire à l’évaluation de l’impact institutionnel : c’est d’une certaine manière le sens du mouvement qui s’est créé en France il y a quelques années, intitulé  » L’Appel des Appels « , et qui dénonce la gravité des évolutions intellectuelles de notre époque dans une pétition rédigée comme suit : 

           « Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information et de la culture, attirons l’attention des Pouvoirs Publics et de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses des Réformes hâtivement mises en place ces derniers temps.

            A l’Université, à l’École, dans les services de soins et de travail social, dans les milieux de la justice, de l’information et de la culture, la souffrance sociale ne cesse de s’accroître. Elle compromet nos métiers et nos missions.

            Au nom d’une idéologie de « l’homme économique », le Pouvoir défait et recompose nos métiers et nos missions en exposant toujours plus les professionnels et les usagers aux lois « naturelles » du Marché. Cette idéologie s’est révélée catastrophique dans le milieu même des affaires dont elle est issue.

           Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information et de la culture, refusons qu’une telle idéologie mette maintenant en « faillite » le soin, le travail social, l’éducation, la justice, l’information et la culture. »

Sur le site de L’Appel des Appels », lire l’article intitulé :
 » Les services sociaux ne sont pas des services marchands. » 

**************                

 Dans le domaine social, humanitaire et du développement, nul ne conteste la nécessité pour beaucoup d’associations et d’ONG de se professionnaliser dans leur fonctionnement interne : mais l’exemple le plus frappant d’une approche intelligente est celui d’ Ester Duflo, qui travaille depuis déjà plusieurs années sur les notions de pauvreté, de vulnérabilité et sur la méthodologie de la lecture et des symptomes du véritable développement économique. La meilleure preuve de sérieux est l’ouverture dont elle témoigne sans cesse au débat sur ses propres conclusions. Voir sa bibliographie.

               Source photo

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