Droits humains : ne renoncer à rien.

Extraits de l’interview
de l’Ambassadeur pour les Droits de l’homme,
François ZIMERAY,
paru dans « Le Monde » du 19.02.2011

 

 « Ce qui rend cette fonction passionnante, c’est qu’elle atteint les deux extrêmités du thème : au plus près de la souffrance crue, un métier qui vous emmène au fond du monde, mais aussi au cœur de l’univers politique multilatéral. » (…)

 Cette présentation  des « deux extrêmités » est-elle possible sans dialogue avec les ONG ? Dans les situations humanitaires d’urgence, les medias savent se précipiter sur les informations détenues par les ONG, parce que considérées comme fiables…

 « Nous sommes confrontés à des besoins illimités avec des moyens limités et nous devons inventer de nouveaux outils : construire des coalitions avec d’autres Etats (…), apprendre à travailler avec les fondations, les collectivités locales et même les entreprises. Si l’on arrive à faire converger la logique économique avec le respect de la dignité, on tient un levier puissant de progrès pour les droits de l’homme. » (…)

 

Hormis « apprendre à travailler avec fondations, » qu’en est-il de l’articulation avec les campagnes, dénonciations et propositions des ONG, et de leurs coalitions internationales ?

Voir sur ce sujet le billet précédent de ce blog : « Continuer l’Histoire … sans les ONG ?

« J’ai du mal avec l’indignation facile, unilatérale, celle qui absorbe la réflexion. »(…) « Aujourd’hui, on a du mal à accepter l’idée que la discrétion, voire le secret, est synonyme d’efficacité.(…)

 L’Abrincate se souvient d’avoir eu un entretien en 1987 avec le président de la Confédération helvétique de l’époque, Mr Pierre Aubert, qui nous avait glissé dans l’oreille : «  Vous n’imaginez pas ce qu’un président peut obtenir comme solutions de violations des droits de l’homme, à la seule condition…de ne pas le dire… »

 (…) La logique médiatique appelle les récits simples, alors que nous ne cessons de sonder la complexité des choses. Elle exige de l’immédiateté, alors que nous nous inscrivons dans le temps long de l’histoire. Elle attend de la transparence là où il faut dire les choses en coulisses, sans prendre l’opinion à témoin.(…) J’étais début juillet 2010 au Kirghizistan, où deux mille civils dont des enfants venaient d’être massacrés en quelques heures. Où est la mobilisation du monde ?(…)

 (…) Ce qui est en jeu, c’est la réponse que la communauté internationale doit à ces populations : assistance, justice. C’est beaucoup plus dur d’agir dans l’indifférence de l’opinion publique. (…) Ces angles morts au cœur de la société de l’information laissent dans l’ombre tant de souffrances.(…) Ce qui intéresse, c’est la controverse, pas le sort des gens.(…)

 Il peut paraître paradoxal de préconiser la discrétion totale dans un paragraphe et se plaindre de l’indifférence médiatique dans le paragraphe suivant…En réalité, la discrétion totale « fonctionne » pour la solution de cas individuels (prisonniers politiques, etc…) tandis que la violation massive, criminelle des droits, ou de la vie, de catégories entières d’une population donnée, suppose l’alerte internationale.

Par ailleurs, la juxtaposition des notions d’assistance et de justice devrait être définitive. L’humanitaire devrait désormais être toujours présenté sous ces deux formes. L’humanitaire est une œuvre de justice, et non une condescendance charitable – et c’est bien pourquoi les ONG humanitaires ne devraient pas remercier les donateurs « au nom des bénéficiaires ». Ces derniers reçoivent ce à quoi ils ont droit, sans avoir besoin de remercier qui que ce soit. Les ONG peuvent et doivent remercier leurs donateurs pour leur confiance et le soutien qu’ils apportent à son action – un point, c’est tout.

A quoi s’ajoute la nécessité d’œuvrer en justice contre les responsables de situations de violations massives de droits ou de la vie de populations. C’est bien pourquoi les ONG doivent – aussi – travailler en coalitions, car les mêmes acteurs ne peuvent travailler au secours des victimes et simultanément collecter les témoignages pour les livrer à la Cour Pénale Internationale.

Voir les billets précédents de ce blog sur ce sujet : » Merci Mme Louise Arbour »

 « Nous sommes confrontés à un malentendu fréquent. Beaucoup situent les droits de l’homme dans une sorte de ciel moral et attendent de nous une réponse en termes de symboles, de déclarations et de postures.(…) Les droits de l’homme ne sont pas de la morale. Ce sont des droits qui existent ou n’existent pas, qui sont appliqués ou violés.(…) Notre action ne se situe pas seulement dans  le registre déclaratoire, narcissique. Elle consiste à participer à l’élaboration des normes,(…) à faire campagne pour leur universalisation, et à veiller à leur application. » (…)

Si l’on pouvait convaincre – une bonne fois pour toutes – les acteurs politiques et gouvernementaux que la plupart des ONG confirmées approuvent totalement cette vision, alors qu’ils enferment souvent ces mêmes ONG dans le cliché des « idéalistes, naïfs, incompétents et auto-proclamés », alors que le réalisme est plutôt de leur côté que du côté de la langue de bois et des « éléments de langage » des porte-parole officiels…

A noter cependant que la morale n’est pas identifiable à la notion d’éthique. Quand on voit les indignations éplorées des gouvernements occidentaux face aux réactions de gouvernements arabes qu’ils ont soutenu et affouragé pendant des décennies, on se dit qu’un peu d’éthique aurait peut-être été réaliste…

 « Nous n’ignorions rien des atteintes aux droits de l’homme dans ces pays. La question c’est : que faire de ce savoir ?(…) Il faudra toujours rechercher ce mélange de lucidité et d’exigence morale qu’on appelle discernement. Résister aux forces du mimétisme, à cette pensée unique globale qui empêche de penser. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Camus.

Monsieur l’Ambassadeur, pour vous engager dans une ONG , vous n’avez que l’embarras du choix… car il est vrai que la première mission d’une ONG, qui n’est pas un pouvoir, mais un service, et d’avoir l’indépendance de dire les choses, en résistant au mimétisme de la pensée unique, auquel cependant certaines ONG cèdent parfois (surtout lorsqu’elle sont financées par les gouvernements).(…)

« Il faut maintenir le dialogue avec tous les Etats. Mais en même temps rester au contact de la société civile, c’est fondamental. Créer de l’interdépendance à tous les niveaux, multiplier les liens, c’est ce qui donne sa chance au message sur les droits de l’homme. Et ne renoncer à rien. »

Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de l’humanité où la démocratie et le respect des droits de l’homme ait été imposé à un pays par les ONG étrangères… La démocratie est le résultat (fragile) d’un processus évolutif interne. C’est par la coopération internationale que les exigences de droits humains sont diffusés et permettent aux acteurs nationaux de les reprendre à leur compte – la globalisation médiatique y est aussi pour beaucoup. Sûrement pas par l’envoi de corps expéditionnaires. Il y a 150 ans, les gouvernements envoyaient les armées dans les colonies…avec les missionnaires. Ils envoient aujourd’hui les mêmes forces militaires tout en finançant les humanitaires…

 Oui, ne renoncer à rien.

L’histoire des ONG depuis 60 ans, c’est aussi se rendre compte qu’aucun geste, aucun communiqué de presse, aucune texte, à condition d’être et argumenté dans sa substance et opportun dans son agenda, n’a été dérisoire, quelles qu’en aient été les cibles..

Comme le disait un des animateurs de la campagne américaine pour l’abolition de la peine de mort aux USA : « Aucun flocon de neige ne fera bouger la branche, mais chargée de 50 millions de flocons, la branche, à coup sûr, craquera. »

Pour avoir eu la chance de participer à la Conférence de Rome, en juillet 1998, pour la création de la Cour Pénale Internationale, si au terme de la conférence, après 5 semaines de négociations, quelqu’un qui aurait proclamé que la Cour existerait seulement quatre ans après la conférence, aurait suscité l’ironie générale…

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