Les « forces imaginantes » du soulèvement arabe

Au cours d’une interview sur France-Culture le 21 février dernier,
Mireille DELMAS-MARTY, professeure au Collège de France,
se révèle, une fois de plus, comme un des rares esprits juridiques
ouvert à l’innovation dans une vision universelle,
à l’occasion de la parution du 4 ème tome de son oeuvre
 «  Les forces imaginantes du droit »,
intitulé  « VERS UNE COMMUNAUTE DE VALEURS « .

 

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Extraits du dialogue spontané
avec l’animateur Marc Voinchet
qui lui demande si son livre n’aurait pas pu s’intituler
 » Faisons un  rêve « .

Réponse :

             (…) » C’est un rêve qui se nourrit de ce qu’on peut observer dans la réalité.
             L’imagination est indispensable si on veut être en prise sur la réalité. Parce qu’on est dans un monde qui change extrêmement vite…

             Le réel change tout le temps, prenez la construction européenne : à peine a-t-on commencé à saisir ses formes qu’elle a déjà changé de forme… Donc on est dans un monde, si on veut être réaliste, c’est à dire en prise avec le réel, il faut être imaginatif. Cela paraît contradictoire parce qu’on a tendance à penser que l’imagination, c’est s’évader du réel.
             Or faire un rêve, si on se nourrit du réel, cela permet d’être en prise sur le réel, donc il ne faut pas opposer le rêve à la réalité, ou l’idéalisme au réalisme, cela va ensemble, main dans la main, et c’est un peu sous-jacent dans ce livre.

               J’ai emprunté le mot « imaginant » à Gaston Bachelard, dans « L’eau et les rêves », où il commence toute sa réflexion sur, justement, ce qu’il appelle « les forces imaginantes de l’esprit ».
              C’est quelque chose qui m’a fasciné parce qu’au fond, il se demande ce qui met l’esprit en mouvement.
Alors, il dit qu’il y a deux axes aux forces imaginantes de l’esprit :
                              – il y a l’axe qui creuse, qui approfondit, qui recherche les racines, qui travaille sur la continuité. Transposé au droit, je dirais c’est l’histoire du droit, de chaque famille juridique, de chaque système de droit, les familles de common law, des familles du droit romano-germanique, sur le continent européen. 
                              – mais il y a aussi un autre axe, aussi important, c’est le surgissement, c’est la discontinuité, l’inattendu, l’inespéré. Et dans le domaine juridique, en effet, il y a de temps en temps des surprises.
                   La Déclaration Universelle des Droits de l’homme, d’une certaine manière, ce n’était pas prévu. On était parti sur l’idée d’une Déclaration internationale, elle est devenue universelle en cours de route. Elle a failli perdre son caractère universel au moment de la Conférence de Vienne quelques années plus tard. Et finalement elle est restée en l’état, et elle a produit toute une série de conséquences qui sont des processus transformateurs plus que des concepts fondateurs.
                  L’inespéré, par exemple, cela a été la création de la Cour Pénale Internationale (CPI) dont on rêvait depuis l’après-guerre, depuis Nuremberg et qu’on a créé finalement à Rome en 1998. On a dit : «  mais les Etats ne vont jamais ratifier… ».
                 Depuis lors, plus de cents Etats ont ratifié un texte qui permet même de poursuivre un chef d’Etat en exercice (ex : le président soudanais).
                  La CPI a commencé à lancer des poursuites, alors… quand on entre tout simplement dans la réalité, ce n’est pas toujours simple : la voie n’est pas toute droite, elle n’est pas linéaire. Cette Cour, elle existe certes, mais quand elle a lancé un mandat d’arrêt contre un chef d’Etat en exercice, elle s’est heurtée au réel : il n’y a pas de police mondiale pour exécuter le mandat d’arrêt, et les Etats africains ne sont pas très disposés à le faire non plus.
                  Il y a une confrontation permanente entre ce qui bouge et qui arrête, ce qui bloque, ce qui recule, et chaque fois on a besoin des forces imaginantes pour trouver des réponses, pour trouver des nouvelles catégories, des nouveaux concepts, des nouvelles métaphores, des nouveaux principes, pour répondre à l’inédit, à ce qui a changé et qui change très vite.
               La question des  » vitesses  » me paraît une question majeure à l’heure actuelle, pace que les processus normatifs évoluent à des vitesses différentes. Si tout allait très vite, il pourrait y avoir une synchronisation. Or tout ne va pas très vite en même temps.
               Prenez le droit du marché : pratiquement, la mondialisation commence après la chute du Mur de Berlin en 1989, puis la création de l’Organisation Mondiale du Commerce en 1994 et cela va très vite, car il y a un système juridictionnel – la plupart des Etats font partie de l’OMC et leurs contentieux sont jugés.
               Mais prenez maintenant les droits de l’homme, le processus commence plus tôt, en 1948, mais il n’y a pas encore de Cour Mondiale des Droits de l’homme : donc la mise en oeuvre est beaucoup plus lente. Les vitesses ne sont pas les mêmes.

Question : L’enchaînement actuel des révoltes au Moyen-Orient représente-il une victoire vers les valeurs universelles ?

                  » Il est trop tôt pour parler de victoire, mais c’est incontestablement une aspiration à des valeurs qui sont universelles, qui sont à la fois des valeurs civiques (on rejoint la référence au citoyen qui se prend en charge lui-même), et des valeurs plus classiques, les droits civils et politiques, et culturels.
                    Ce qui est à l’origine du soulèvement c’est une sorte d’indignation face à la captation de ces droits, et puis les valeurs sociales, la justice sociale.
                   Ce qui est extraordinaire, c’est qu’au fond, ce soulèvement est une démonstration de ce qui est écrit dans les textes, dans la Déclaration Universelle, c’est l’indivisibilité des droits, on ne peut les séparer, on doit reconnaître à la fois les droits politiques, sociaux, cuturels et la justice sociale. C’est cela, je pense, le moteur de ces soulèvements, et tout cela est mis en mouvement par les citoyens.
                     Alors, ce qu’il y a de nouveau dans ces soulèvements, c’est le rôle des nouvelles technologies, le rôle du numérique, le rôle de l’Internet, qui permet à des groupes qui ont finalement peu de moyens, qui n’ont pas de grands leaders charismatiques, et qui n’ont pas d’armememt, de se rassembler très vite, de façon horizontale, et non pas verticale : il n’y a pas de hiérarchie , il n’y pas de chef. C’est là quelque chose d’entièrement nouveau : les nouvelles technologies ont permi d’imaginer une nouvelle forme, inédite, de soulèvement, et peut-être permettront-elles d’imaginer de nouvelles formes de démocratie, elles permettent de créer une opposition sans parti d’opposition, une opposition extrêmement mobile, réactive et agissante, et donc peut-être de créer un nouveau modèle démocratique…

Quetion : seul le droit peut fonder les valeurs communes « universalisables » ?

                  » Je n’ai jamais dit  » seul le droit… ». Il faut éviter tout fondamentalisme juridique. En revanche je crois que le droit est nécessaire à un moment donné pour éviter de refaire toujours le même soulèvement.
                    Une fois que le soulèvement a eu lieu, il faut que les avancées s’inscrivent dans de nouvelles règles de droit, dont on a besoin comme des outils. Alors le droit est quelquefois plus puissant qu’un simple outil quand il permet de s’opposer : les droits de l’homme opposables aux Etats… mais cela suppose des structures déjà en place, ce qui n’est pas le cas dans les pays dont nous parlons. Par exemple, en Europe, la Cour européenne des Droits de l’homme permet de remettre en cause un Etat pour une violation des droits de l’homme, c’est une autre fonction du droit.              
              Mais il faut éviter de faire une sorte de « pan-juridisme » qui serait dangereux aussi, parce qu’au fond il y a un triangle entre le politique, l’économique et le juridique, il y a un équilibre à trouver et il est extrêmement sain qu’au départ d’un mouvement aussi important, ce soit les citoyens, donc « le politique », mais du côté civique, qui met en mouvement les « forces imaginantes ».

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                      » L’individualisme occidental ne peut être dissocié du contexte.
                  Plutôt que de parler de multiculturalisme, il est préférable de parler d’interculturalisme. Et plutôt que de parler de valeurs universelles, je préfère parler de valeurs universalisables.

                  On ne peut aller vers l’universalisable que par échange. Interculturalisme, oui, parce que c’est l ‘échange d’une culture sur l’autre, et au fond, l’universalisable est fait d’échanges réciproques, je parle volontiers d' » humanisation réciproque « .
                      Nous, les Occidentaux, nous n’avons pas à humaniser le reste du monde sur notre modèle, nous avons à apprendre des autres modèles, et s’il y a trop d’individualisme d’un côté, on a certainement des choses à apprendre d’autres cultures.  » L’humanisation réciproque  » est le chemin vers une communauté de valeurs, et certainement pas par extension d’un modèle unique, que ce soit le nôtre ou un autre.

                   Il me semble qu’on en a l’illustration en ce moment avec ce qui se passe au Maghreb. Contrairement à ce que l’on entend ici ou là, je ne crois pas qu’ils souhaitent notre modèle de démocratie. Ils sont entrain d’inventer un autre modèle.
                   D’ailleurs la demande part de la justice sociale, avec une forte implication civique, qui se fonde une indignation quant aux droits politiques et civils.
                  
Il y a une façon d’articuler les droits fondamentaux qui est propre à ces mouvements, et nous avons probablement autant à apprendre d’eux qu’ils ont à apprendre de nous. L’élément essentiel, c’est l’échange et la
réciprocité. On n’ira pas par d’autres chemins pour aller vers une communauté de valeurs.
(…)

Mireille Delamas-Marty fait partie de ces gens
dont la simple écoute
vous réconcilie avec la société humaine.

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3 commentaires pour Les « forces imaginantes » du soulèvement arabe

  1. Brigitte Papleux dit :

    Bonjour, merci pour ce post. J’avais entendu, avec bonheur, Mireille Delmas-Marty ce 21 fèvrier , je n’avais pas eu le temps de prendre des notes, ni de réécouter. Voilà, j’ai l’essentiel ici et reprends à mon compte ce qui est souligné ‘ L’Humanisation réciproque est le chemin …ce soit le nôtre ou un autre .’
    PS : n’avez-vous pas de temps en temps participé au blog de Br Frappat, il me semble me souvenir de « l’Abrincate ».

    • Exact, mais j’avais cru comprendre que B. Frappat avait interrompu son blog, isn’t it ???

      Je n’ai pas transcrit toute l’interview de M. Delmas-marty, mais elle est vraiment géniale. Lumineuse dans ses explications pour celles et ceux qui ne sont pas juristes.
      Quelle chance ont ceux qui suivent ses cours au Collège de France…
      Bien amicalement.

      BB

      • Brigitte Papleux dit :

        Oui, le blog de Br Frappat est toujours sur le site de La Croix mais n’est plus alimenté.( Comme cela me manquait, j’en ai ouvert un ( sans prétention !!) début fèvrier ). Amicalement . Br P.

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