» Vol spécial « , film essentiel

Ce film, « Vol spécial« , réalisé par Fernand Melgar, est exactement comme il se présente :

 » Dans l’attente de leur expulsion du territoire helvétique, des requérants d’asile déboutés et des sans papiers sont emprisonnés au centre de Frambois. Dans ce huis clos carcéral, la tension monte au fil des jours. D’un côté des gardiens pétris de valeurs humanistes, de l’autre des hommes vaincus par la peur et le stress. Se nouent alors des rapports d’amitié et de haine, de respect et de révolte jusqu’à l’annonce de l’expulsion vécue comme un coup de poignard. Ceux qui refusent de partir seront menottés, ligotés et installés de force dans un avion. Dans cette situation extrême le désespoir a un nom : vol spécial. »

Fernand Melgar – source photo

On a rarement pu voir un film documentaire aussi honnête sur un sujet aussi délicat, parce qu’au coeur des controverses et polémiques politiques, auxquelles il n’a d’ailleurs pas échappé.

Par petites séquences – parfois par petites touches à peine perceptibles – l’auteur détecte et révèle des sentiments, des émotions, des morceaux d’humanité fugitive, derrière les comportements professionnels au travers de l’impitoyable déroulement des procédures. Il évite cependant de suggérer une analyse univoque de ce procédures : on assiste à des renvois, à une « libération », à l’attente à durée indéterminée d’une décision qui peut être appliquée dans les heures qui suivent , mais peut-être dans un mois, dans trois mois… ou dans un an. On partage les derniers moments d’un petit groupe dont chacun reçoit individuellement l’information sur l’expulsion quasi-immédiate avec menottes après parfois 9 mois ou 15 mois de « détention administrative ».

Un directeur qui applique les procédures légales de contention, qui annonce « à ceux qui sont restés » le départ de 5 de leurs (devenus) amis « dans le calme et la dignité », pour  reconnaître devant ses  » pensionnaires « , le lendemain, après le scandale médiatique provoqué par  la mort d’un des expulsés au moment de l’embarquement à l’aéroport de Zurich, qu’il n’est pas fier d’être Suisse à ce moment précis…

Au cours de ce film, le spectateur passe par plusieurs phases émotionnelles successives, d’autant plus fortes qu’elles sont suggérées sans insistance, présentées comme le quotidien d’un des 28 centres de détention administrative de ce genre fonctionnant en Suisse.

De ce film on retiendra deux éléments .

1 – La polémique stupide de certaines autorités politiques qui jouent les vierges effarouchées en reprochant à l’auteur d’avoir présenté un des expulsés sans dire qu’il avait commis des délits. C’est ridicule : dans les multiples reportages télévisés sur la vie dans les prisons, donne-t-on de chaque détenu visionné ou interrogé  la liste des délits ou crimes commis ? Même si un des détenus a commis des délits, sa détention dans ce centre pour expulsés ne relève en rien d’une décision de tribunal pénal.

2 – Un sentiment très fort émerge de ce film : si les politiques avaient un peu de jugeotte et réfléchissaient avec un peu de bon sens, ils conclueraient des deux cas présentés dans le film (le Kosovar du début et le Congolais qui est finalement « libéré ») de la manière suivante :

Des immigrés illégaux, présents parfois depuis des années
– qui travaillent, payent leurs impôts, leurs cotisations, leur retraite, leurs assurances ;
– qui se sont mariés et ont eu des enfants (nés en Suisse et auxquels il faut expliquer qu’ils doivent repartir dans  » leur pays  » ?) ;
– qui n’ont commis aucun délit ni crime – et pour cause, puisqu’ils ont tout fait pour ne pas se faire prendre ;
ces immigrés-là sont parfaitement intégrés, parlent la langue, sont utiles à l’économie, et qu’en conséquence toutes les conditions sont réunies pour légaliser leur situation.

Il ne s’agit pas de demander la légalisation générale de tous les immigrés clandestins. Mais ceux qui sont présents en Suisse (ou ailleurs en Europe) depuis 10, 15 ou 20 ans, n’ont pu « éviter de s’intégrer », par la langue, le travail, le respect des lois.
En quoi cela créerait-il « un appel d’air » pour l’immigration clandestine si ne seraient légalisés que ceux qui ont fait la preuve de leur intégration après dix ans et donc de faire savoir urbi et orbi qu’il faut prouver dix ans de présence et de travail sans condamnation pour être légalisé ?

Le patronat suisse a-t-il fait une étude sur le nombre d’immigrés qu’il va falloir intégrer pour maintenir le niveau économique, quantitatif et qualitatif, du pays, compte tenu du vieillissement de la population, dite  » de souche  » (dont presque un quart est d’ascendance étrangère dès la génération précédente…) ?

Source photo

Tous les pays ont le droit d’avoir une législation sur l’immigration, mais une fois de plus, il faut dire que ce sont des politiques qui sont souvent idéalistes, simplistes, et qui pensent caresser l’opinion publique en jouant du menton pour faire – soi-disant – preuve de fermeté.  Alors que , comme le disait Edmond Kaiser, en général  » le peuple, c’est du bon pain  » : il suffit de voir la mobilisation du voisinage lorsque des étrangers parfaitement intégrés et estimés, sont expulsés. Il faut savoir – et dire – les efforts que font quantité d’enseignants dans leur travail quotidien, anonymes et obstinés, pour intégrer les enfants d’étrangers et remplir ainsi leur devoir d’égalité d’accès de tous les enfants dans le service public d’éducation…

Merci, Mr Melgar, d’avoir fait ce film, humain, fin, à plusieurs voix, et réaliste. Les solutions ne sont pas faciles, elles sont multiples, complexes, fragiles, comme les humains eux-mêmes. Mais on espère que, dans 30 ans, ce film portera témoignage de notre époque moyen-âgeuse et que cette situation apparaîtra complètement anachronique.

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