Tectonique du séisme égyptien selon Gilles Kepel

Dans la séquences des « Matins » de France-Culture, le 12.01.2012 ,
Gilles Kepel, spécialiste de l’Islam et ses pays musulmans,
s’exprime ainsi, avec, nous semble-t-il, une grande pertinence :

source photo

                (…)  » Le premier Parlement de la Révolution (égyptienne) comportera trois quarts des députés qui seront issus des partis islamistes. Le reste ira à des laïcs et à quelques personnalités de l’ancien régime. Mais la véritable surprise vient du « Parti de la Lumière« , une coalition de mouvements Salafistes qui obtient plus du quart des suffrages.
Dans les circonscriptions populaires, les immenses banlieues d’habitats spontanés oubliés du développement, où des millions de migrants ruraux s’entassent et prolifèrent dans des bicoques de briques crues, c’est là que les Salafistes l’emportent haut-la-main, loin devant les Frères Musulmans.
Ceux qui n’ont rien, les misérables que personne n’a jamais écoutés ni entendus en haut lieu, mais que les pouvoirs successifs ont toujours réprimés et ont toujours relégués loin des regards, soudain ont fait entendre avec une force extraordinaire leurs voix pour dire un non absolu à toutes les solutions humaines et pour s’en remettre à ceux qui veulent appliquer à la lettre la Charia, la loi islamique.
En dissimulant le visage des femmes par le « niqab« , le voile facial noir, dans un environnement où la promiscuité et le chômage sont des menaces quotidiennes, les Salafites défendent  l »honneur familial ». En recommandant pour les hommes le port d’une longue barbe et d’une tunique flottante, il expriment d’abord le rejet du costume européen des élites et des valeurs européennes de développement où ils n’ont vu, en ce qui les concerne, qu’une aggravation de leur misère. La loi sur la parité, qui est une importation occidentale pour les élections, a imposé des candidates : celles des Salafistes ont remplacé sur leurs professions de foi électorale leur photo par celle de leur époux ou par une fleur stylisée.
Les Salafistes sont l’expression d’une population marginalisée dont les seuls repères culturel sont une foi intense et exclusive qui est transmise ici exclusivement par les mosquées.

La Place Tahrir pendant la révolution

                    (Cette coalition salafiste) est un mouvement de bric et de broc, comme les endroits où beaucoup d’entre eux habitent, puisque leur coalition a été soudée par le refus radical des lois humaines, mais elle est aussi profondément divisée sur les lois que maintenant devra voter, hic et nunc, la centaine de députés Salafistes. Certains groupes salafistes se réclament des groupes islamistes radicaux qui avaient assassiné Sadate en 1981, mais la plupart d’entre eux – et c’est là un vrai paradoxe – incarnent le respect de l’ordre au nom d’Allah et ils interdisent strictement de se révolter contre le souverain musulman tant qu’il ne contrevient pas explicitement aux injonctions coraniques. C’est pourquoi le régime Mubarak, qui est pourtant aujourd’hui l’abcès de fixation de tout ce que la révolution rejette, avait encouragé la prolifération des Salafistes dans les quartiers déshéritées, parce qu’il y voyait un garant de l’ordre public, et d’autre part comme un rempart contre un danger plus grand, parce que plus politique, la montée des Frères Musulmans.

                  Tout le monde prévoyait que les Frères Musulmans sont les grands vainqueurs de ces élections, mais ce que l’on ne prévoyait pas, c’est qu’ils sont profondément embarrassés par leur victoire. Ils sont confrontés aujourd’hui à une crise économique imminente, sans précédent, dans un pays de 85 millions d’habitants, dont la plupart des banquiers prévoient que début mars prochain, le pays sera en défaut de paiement. On a rarement vu un vainqueur des urnes moins pressé de jouir de sa victoire… Leurs dirigeants viennent de proposer que le gouvernement de technocrates reste en place jusqu’aux élections présidentielles de la fin du printemps et à cette élection, ils ont annoncé qu’ils en présenteraient pas de candidats issus de leurs rangs.
L’armée qui demeure, face aux Frères Musulmans, la seule force organisée, mais qui n’a pas su gérer l ‘usage de sa force après la chute de Mubarak, la  hiérarchie militaire est considérée aujourd’hui par la plupart des Egyptiens comme comptable de l’effondrement du pays qu’elle a dirigé d’une main de fer depuis pls d’un demi-siècle et elle est contrainte aussi au profond renouvellement de ses structures et de ses méthodes, alors qu’elle se rouve sous pression.

Les députés Frères Musulmans au Parlement égyptien

                  (…) Les Frères(musulmans) ont aussi été affectés en profondeur, malgré les apparences en surface, par le bouleversement en profondeur qu’a déclenché la révolution. Le carcan de leur idéologie qui rassurait leurs militants et qui rassirait les cadres et aussi leurs électeurs qui ont voté pour le changement et contre le chaos selon eux, ce carcan a craqué sous l’effet des aspirations démocratiques. Au moment où les frères sont contraints de se transformer en gestionnaires de la chose publique, il va falloir qu’ils fassent en profondeur leur aggiornamento, parce qu’ils sont pris entre l’enclume des exigences salafistes qui est porté par le désespoir social, et de l’autre par le marteau des réalités économiques et culturelles du XX ème siècle. et les classes moyennes libérales qui ont eu peu de voix restent quand même les principaux vecteurs , dans l’Egypte d’aujourd’hui, de ces valeurs, de ces réseaux et de l’accès au monde. Et l’un des critères de cet aggiornamento des Frères Musulmans, ce sera leur rapport avec les Coptes, qui sont les Chrétiens indigènes de la vallée du Nil et qui font 10 % de la population égyptienne d’aujourd’hui. »

                      Il faudra progressivement confronter ces analyses – transcrites sur ce blog parce qu’elle nous paraissent parmi les plus pertinentes de ce que l’on peut lire ou entendre – avec les évènements qui vont inévitablement se développer dans les mois et les années à venir.

                      Si la population, et notamment les nouvelles générations diplômées ne voient pas plus de débouchés et de promotion sociale et économique avec un régime dirigé par des islamistes, Frères Musulmans ou Salafistes, nul doute que la volonté révolutionnaire réapparaîtra.

                     Mais quand ? Cela peut prendre le temps d’une génération…

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Sur  » Qui sont les Frères Musulmans ? « , voir ce site :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A8res_musulmans 

Sur  » Qui sont les Salafistes ?  » , voir ce site :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Salafisme 

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Bibliographie de Gilles Kepel :

  • Le Prophète et le Pharaon / Aux sources des mouvements islamistes, Le Seuil, 1984.
  • Les Banlieues de l’Islam. Naissance d’une religion en France, Le Seuil, Paris, 1987.
  • La Revanche de Dieu : Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, Le Seuil, 1991.
  • À l’Ouest d’Allah, Le Seuil, Paris, 1994.
  • Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, Paris, 2000.
  • Chronique d’une guerre d’Orient, Gallimard, Paris, 2002.
  • Fitna. Guerre au cœur de l’Islam, Gallimard, Paris, 2004.
  • Terreur et martyre, Flammarion, Paris, 2008.

Direction d’ouvrages collectifs

  • Les musulmans dans la société française (avec R. Leveau), Presses de Sc. Po, 1988.
  • Intellectuels et militants de l’islam contemporain (avec Y. Richard), ed. du Seuil, 1990.
  • Les Politiques de Dieu, Ed. du Seuil, 1992.
  • Exils et Royaume / Les appartenances au monde musulman, Presses de Sc. Po, 1994.
  • Al-Qaïda dans le texte, (avec J-P. Milelli), aux Presses universitaires de France, 2005.

Un commentaire pour Tectonique du séisme égyptien selon Gilles Kepel

  1. Merci pour ce post, qui donne de solides éléments de réflexion.

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