Ce qui reste quand il ne reste rien ?

Il est des livres reçus en cadeau, mais qui « n’accrochent pas« , malgré de louables efforts…
Puis un jour, à la faveur d’une furie de rangement, on les retrouve, on les feuillette, et subitement… »ça parle… » sans qu’on puisse l’expliquer…
Ce sont parfois des textes qu’il ne faut pas seulement lire, mais ruminer… ce qui est tout le contraire de notre pratique quotidienne de la lecture sur ordinateur, car les mots et leur agencement répondent à une aspiration qui n’est pas éloignée de la poésie, non pas comme exercice de style, mais la poésie – même en prose – qui laboure nos émotions…

Exemple :

Extraits libres de « INCIPIT », de Maurice Bellet
Ed. Desclée de Brouwer – 1992

  » Qu’est-ce qui reste quand il ne reste rien ?  Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait hommes.

Car si cela venait à manquer, nous tomberions dans l’abîme (…) de l’inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait. Cette mutuelle et primitive reconnaissance, c’est en un sens le banal et l’ordinaire de la vie.

C’est ce qui s’échange dans le travail partagé, dans les gestes simples de tendresse, dans les conversations au contenu peut-être dérisoire, mais où pourtant l’on converse, face à face, présents pour s’entendre.

C’est ce qui subsiste et resurgit dans les situations extrêmes (…) Alors il arrive qu’un presque rien, la lumière d’un visage, la musique d’une voix, le geste offert d’une main, tout d’un coup disent tout.(…)

Parole, primordiale parole où se désigne l’humain de l’humain. Elle peut être sans mots, dans l’aube impalpable du langage. Et si les mots la disent, ils sont chair et esprit, pétris d’une substance qui les exhausse au-dessus du langage ordinaire. (…)

Ce qui sépare l’humain de l’inhumain est ce sans quoi il n’y a pas d’humanité. Ou encore : sans cette primitive donation réciproque, qui donne à chacun visage, voix, nom, nous ne sommes pas.(…)

Cette relation si primitive qu’on ne sait comment la nommer ne repose ponit sur ceci ou cela, c’est tout le reste qui repose sur elle. (…) C’est en amont de ce que nous nommons morale ou éthique, parce qu’avant d’être exigence, c’est donation. C’est en amont du politique qui, sans cette référence, est livré au meurtre. Vertige : tout pour nous repose sur cette pointe insaisissable, naissance d’humanité. En venir là et s’y tenir, c’est tourner la page, c’est sortir des querelles, c’est venir à ce point de fusion où tout ce qui soutenait les grands édifices s’absorbe en ce pur commencement.(…)

A la très humble et infime origine correspond le déploiement que rien ne retient plus.

Que nous est-il arrivé ?

Nous venons de cette modernité qui a voulu sortir des âges obscurs de l’humanité ; son oeuvre a été prodigieuse, nous ne sommes, nous en vivons. Mais qu’advient-il dans l’aventure, de cet infime ce-sans-quoi nous ne sommes pas ? (…)

Les idées, projets, institutions sur lesquels on faisait fond révèlent leur fragilité, ou pire : leur complicité obscure avec ce qui nous détruit. (…) C’est comme si, par-dessous ce que nous avons bâti, se faisait entendre l’étrange ébranlement ; comme si l’abîme menaçait de s’ouvrir sous le sol où nous marchons encore. (…) Mais nous garderons assez confiance pour laisser s’éveiller tout l’arrière-fond de ce que nous sommes, nous ne craindrons pas l’humanité qui nous habite. (….)

Tout ce que l’homme moderne posait en face du religieux, du côté de la raison, science, révolution, etc., part dans le même mouvement qui emportait ces vieux édifices de la croyance. Défaire les appuis ! (…) Mais du coup, le mouvement s’inverse. De ce point tout surgit. (…) Il n’y a rien à ajouter à cet infime et pur commencement ; surtout pas ce qui fonderait, justifierait, expliquerait, etc. (…) Il est bien vrai que mettre cette humanité au principe de l’homme, c’est affronter, c’est faire se lever tout ce qui, parmi nous, n’en veut pas. Cet homme est dans le singulier – pas dans l’abstraction. Il est dans la venue à rencontre – pas dans ce que nous nommons histoire. (…)

Tout ce qui a paru de l’irrépressible présence (…) n’est pas à part et ne met pas à part. Il ne peut être que ce qui rend tout homme proche. Pas un universel surplombant et triomphant – celui-là exclut plus férocement que tout – mais l’hospitalité infinie (…)

S’il y a séparation, ce ne peut être qu’avec ce qui tue, avec le meurtre. Et le meurtre est partout où, de quelque façon, l’homme est meurtri, et spécialement en ce qui lui est si précieux : sa façon précisément d’être homme, de se supporter d’être humain. (…)

L’amour peut devenir prétexte aux pires intolérances – il a tous les droits puisqu’il aime. Et on sait ce qu’on a pu faire du Dieu d’amour.

Tout devrait aller, ici, vers cette naissance d’humanité, sans cesse commençante par-delà la tristesse et la mort, qui est le déploiement de toutes les puissances de l’être humain, et de chaque être humain dans sa différence singulière. Or sans cesse, tout est repris par la pesanteur, se dépose en lourdeurs, dans les chemins usés ; ou même dévie et se détourne. (…)

Mais ce qui demeure la loi et le principe critique en tout ce déploiement, c’est ce très humble commencement où l’homme reconnaît en l’homme son proche.(…)

C’est pourquoi toujours il est nécessaire de repasser par l’origine ; et c’est à quoi doit s’employer ce moment si capital de nos vies, le moment par excellence gratuit et inutile, être tournés par là, sans rien prétendre, sans vouloir et sans pensée, seulement libres dans le don qui nous donne d’être.

Quant à la façon, chacun verra. « 

Un commentaire pour Ce qui reste quand il ne reste rien ?

  1. camomille dit :

    Merci pour ce très très beau rappel du texte de Maurice Bellet !
    Je souscris au commentaire que vous en faites – même si pour mon compte ce fut à propos d’autres lectures : à chacun ses absences et/ou son temps singulier ! (le « bon » timing qui n’a de juste que sa référence à notre (nos) étape(s) d’évolution personnelle).
    cordialement,

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