Claude Roy, l’oeil et le bon sens de l’honnête homme

19.08.11

Claude ROY habitait Vézelay,
comme Romain  Rolland, Max-Pol Fouchet ou Maurice Clavel.
Excellente compagnie pour  » être habité  »
et inspirer les réflexions suivantes,
prises au hasard de lecture estivale d’un ouvrage
(qui aujourd’hui pourrait constituer la matière évolutive d’un blog),
et que l’éditeur résume fort bien ainsi : (…)
 » Chuchotements du vent dans les blés
et grondements des révolutions à l’Est de l’Europe (…),
les sagesses de la solitude,
les plaisirs de la sociabilité,
le regard intérieur
et l’attention à l’Histoire
 » :

« L’étonnement du voyageur – 1987-1989 »
Ed. Gallimard 1990

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Libres extraits :

« Ne pas se croire malin parce qu’on est pessimiste, fausse lucidité à la portée du premier venu. » (p.246)

« Il y a un domaine où l’économie de marché est sans aucun doute possible supérieure à l’économie d’Etat : les idées. » (p.277)

« Le despotisme naît parfait. L’intérêt de la démocratie est qu’elle est toujours imparfaite et constamment perfectible. » (p.220)

« Les gardiens de la loi la gardent pour eux. » (p.272)

« Gorbatchev a créé beaucoup de problèmes. Ouvrir une prison entraîne du désordre. » (p. 272)

« Socialisme à visage humain ? Cela faisait dire à Vladimir Boukovsky : «  Le visage humain me suffit . » (p. 328)

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« Pour pouvoir emprunter de l’argent, les pauvres doivent fournir la preuve qu’ils pourraient se passer de l’emprunter. » (p.72)

« Ce proverbe yiddish qui constate que si les riches pouvaient payer les pauvres pour mourir à leur place, les pauvres seraient tirés d’affaire. » (p.151)

« L’Histoire et les statistiques prouvent qu’être un homme n’oblige pas à être humain. » (p.72)

« La vie augmente régulièrement, sauf le prix de la vie humaine. » (p.244)

« Une société bien ordonnée, où  les pauvres sont coupables de l’être et les malheureux responsables de leur malheur… » (p.267)

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« Dans le théâtre social des apparences, où personne ne parle vraiment à personne, où personne n’écoute personne et où personne ne répond, on fait grand tapage autour de ce qui manque le plus : les relations humaines. Les bateleurs sur l’estrade n’ont que le mot communication à la bouche.(…) Les vrais problèmes de communication entre les hommes n’ont aucun rapport avec les pitreries des experts en communication, des publicitaires et des manipulateurs de médias.(…) La littérature est ce passe-muraille qui tente de « faire passer » ce que disent les inconnus au-delà des murs. » (p.15)

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«  Walter Benjamin montre  que le personnage central des récits de Kafka, c’est ce « citoyen moderne  qui se sait à la merci d’une immense mécanique dont le fonctionnement est dirigé par des autorités qui restent nébuleuses pour les exécutants et plus encore pour ceux dont la machine s’occupe. » (p.53)

«  J’essaie de garder présents à l’esprit, comme principes de salubrité intellectuelle, un aphorisme, une remarque et un théorème.

L’aphorisme  est de Lichtenberg: « Il se coupait à lui-même la parole. » (On ne le fait jamais trop.)

La remarque est de Wittgenstein : « s’il existait, disait-il, un verbe signifiant « croire à tort », il
n’aurait pas de première personne de l’indicatif présent.
 » (cf. la conduite automobile : il y a toujours un angle mort.)

Le théorème est celui que publie Gödel en 1931 qui énonce que n’importe quel système formel susceptible d’exprimer adéquatement l’arithmétique content une formule, au moins, qui est indécidable, et qui ne pourra jamais être démontrée dans le système considéré. Un tel système ne pourra donc jamais apporter la démonstration de sa propre consistance.(…) Ce qui illustre parfaitement ce qu’écrit un des plus subtils commentateurs du Théorème de Gödel, le mathématicien  Jean-Yves Girard : « Le théorème de Gödel est une réfutation d’un modèle mécanique de la science, de la pensée, du monde. » (p.13 et 14)

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« Je crains plus les faiblesses de la suffisance que les dangers du doute de soi » (p.277)

« A son ton, je devine qu’il ne cherche par des vérités possibles mais des certitudes certaines. » (p.306)

« On a parfois l’impression qu’il y a plus de gens que de personnes. » (p.227)

« Voir, de se yeux voir, se fait de plus en plus rare : on regarde pour nous. » (p.55)

« J. aimerait que je l’admire parce qu’il se bat pour une cause perdue. Mais je le soupçonne de la croire juste parce que perdue. » (p.306)

 « Une pleine poubelle de certitudes inexpugnables et de solutions définitives. » (p.322)

«  Une pensée pure n’a pas de prix, mais elle peut être fausse : la vertu n’implique pas l’exactitude. » (p.323)

La certitude d’un gardien de buts… (source photo)

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« Si nous nous consolions moins vite, l’humanité  ferait plus de progrès. Mais notre compassion devant la souffrance s’estompe, notre indignation, devant l’absurdité noire s’éteint. On laisse souffrir. On laisse la société aller de travers. L’oubli du mal est un mal aussi grand que le mal. » (p.161)

« Une méchante fée lui accorda le don de justice – mais seulement de justice. Il découvrit que c’était une malédiction. » (p.267) – A mettre en rapport avec Camus : « On commence toujours par vouloir la justice et on finit toujours par créer une police. »

 

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« Où diable s’est donc caché en moi ce mot qui m’échappe ?» (p.138)

« Quand tu écris, garde à portée de la main le fusil à tuer les adjectifs. » (p.277)

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« Il semble que plus la vie des hommes était courte, moins ils se pressaient, et plus ils avaient le temps. » (p.132)

« Je ne trouve aucune trace d’un droit de propriété des hommes sur la terre. Juste un droit de passage. » (p.158)

« Quel est l’imprudent qui a dit : «  Cette planète est la vôtre. Faites comme chez vous » ? On voit le résultat » (p.119)

« A  force d’occuper la planète, les hommes vont se sentir un peu seuls. » (p. 271)

« Reviens, Noé. On a besoin de ton arche. » (p.83)

 

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« Ce que j’aime notamment chez les chats,
c’est qu’ils vous interdisent de se croire leur propriétaire. »
(p. 15)

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L’humanité, selon Goethe

17.08.11

Extrait de l' »Anthologie de la littérature allemande »
(Ed. Delagrave – 1932 – page 177)
cette réflexion intitulée
 » Bornes de l’humanité »
(« Grenzen der Menschheit« ) :

 

           (…)   » Aucun homme, quel qu’il soit, ne doit se mesurer avec les dieux. S’il se dresse vers le ciel et touche les astres de sa tête, ses pieds incertains ne trouvent alors d’appui nulle part et il deveint le jouet des nuées et des vents.
              Si de ses membres fermes et vigoureux il se tient sur le sol inébranlable et immortel de la terre,  il n’arrive pas seulement à égaler le chêne ou la vigne.
             Où est la différence entre les dieux et les hommes ? C’est que devant les premiers bien des vagues s’écoulent en un flot éternel : nous autres, la vague nous soulève, la vague nous engloutit, et nous disparaissons.
             Un petit cercle enferme notre vie, tandis que des milliers de générations s’ajoutent incessamment à la chaîne de leur existence. »

Rien à ajouter, n’est-ce pas ?


Raoul Vaneigem : la vie « par-dessus le marché »

31.10.10

          Comme tou-te-s les étudiant-e-s qui arpentaient les couloirs des universités autour de l’année 1968, l’Abrincate était tombé sur le  » Traité du savoir-vivre à l’usage des jeunes générations », livre-phare de ceux qu’on appelait alors les situationnistes, écrit par un inconnu à l’époque, Raoul Vaneigem.

 
          Ce livre fleurait bon la radicalité et une forme de prophétisme, très en vogue à l’époque, qui se voulait historique, mais donnait  aussi aux plus attentifs le sentiment … de ce qu’on dit aujourd’hui de Marx : d’excellentes analyses, mais des pistes d’avenir qui risquent de mal tourner…
          A quoi s’ajoute un style spontanément séduisant de retournement du sens des mots à l’intérieur des phrases, comme s’il suffisait d’inverser les termes et leurs sens pour dévoiler la vérité profonde de l’air du temps.
          Donc un malaise en même temps qu’une séduction intellectuelle que provoquent les minoritaires par vocation – ou par destin – et que provoquait aussi, dans le même registre,  Guy Debord et sa » Société du spectacle ».

         

Raoul Vaneigem

 Depuis lors, et 40 ans plus tard, 
nous savons, comme dit  Luc Ferry, que
«  sous les pavés, ce n’était pas la plage,
mais la mondialisation néo-libérale
« 

Toujours est-il qu’en 2009, un minuscule petit livre de 42 pages, intitulé  » Conversation « , présente les réponses écrites de Raoul Vaneigem à des questions de H.U.Obrist, posées elles aussi par écrit, mais avec une approche plus personnelle – et attachante – de l’auteur du «  Traité du savoir-vivre… ».

Extraits libres :

 » J’ai l’habitude de prendre – paradoxalement – la parole en silence. Je me méfie des mots que le vent des convenances et des préjugés emporte loin de leur sens. C’est pourquoi je préfère l’écriture. La voix se perd, l’écrit reste. » (…)

               » Nous assisons à l’effondrement du capitalisme financier. C’était aisément prévisible. Même parmi les économistes, où se rencontrent plus de crétins encore que dans la sphère politique, certains tiraient la sonnette d’alarme depuis une dizaine d’années. Nous sommes dans une situation paradoxale: jamais en Europe, le pouvoir répressif n’a été aussi affaibli, et jamais la passivité des masses exploitées n’a été aussi grande. Mais la conscience insurrectionnelle ne dort jamais que d’un oeil. L’arrogance, l’incompétence et l’impuissance des gouvernants finiront bien par l’éveiller. (…)

             (…)  » La désobéissance civile consiste à passer outre aux décisions d’un Etat escroquant les citoyens pour renflouer les escroqueries du capitalisme financier. Pourquoi payer à l’Etat-bankster des impôts destinés vainement à combler le gouffre des malversations alors que nous pouvons les affecter dans chaque collectivité locale à l’autofinancement des énergies gratuites ? (…)
             Nous n’avons à nous soucier ni d’une dette étatique qui couvre une gigantesque escorquerie du bien public, ni de ce mécanisme de profit qu’on appelle la « croissance ».
             Désormais l’objectif des collectivités locales doit être de produire pour elles-mêmes et par elles-mêmes les biens d’utilité sociale, répondant aux besoins de tous, à des besoins authentiques, non aux besoins spécifiques préfabriqués par la propagande consumériste. »
(…)

             » L’apprentissage de la vie est permanent et nous concerne tous, quel que soit l’âge. La curiosité nourrit le désir de savoir. La vocation d’enseigner relève du plaisir de donner la vie. Elle n’est ni une contrainte ni une relation de pouvoir, elle est pure gratuité, comme la vie dont elle émane. Le totalitarisme économique  a arraché le savoir au vivant, dont il devrait être la conscience créatrice. Nous voulons propager partout cette poésie de la connaissance qui se donne. A l’encontre des lieux fermés que sont les écoles (…) il s’agit d’inventer un nomadisme du savoir.« (…)

             » Vivre de plus en plus passionnément
dans un monde de plus en plus passionnant.
A ceux qui raillent ma candeur délirante
j’oppose une formule qui m’est d’un grand réconfort :
 » Le désir d’une autre vie est déjà cette vie-là.  » 

 » Seule la créativité nous libérera du travail. « 

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Miettes de lectures estivales (1)

21.07.10

Reprise de ce blog après une longue interruption
pour cause de … « rilance  » délicate post-accidentelle.

Le temps tamise à son gré les lectures de vacances, même les plus distraites…
Sans trop savoir pourquoi on aura été frappé par telle ou telle phrase ou réflexion, comme celles qui suivent – en vrac :

Winston Churchill aurait dit qu’en politique

« Le succès consiste à aller d’échecs en échecs
sans jamais perdre son enthousiasme. »

On ne résistera pas au plaisir d’ajouter cette citation (mais de qui ?) :
 » L’essentiel en politique c’est d’avoir raison;
avoir la majorité c’est une question de date
« ,
ou encore ce que disait André Santini, un des rares à avoir de l’humour en politique
y compris sur lui-même :
«  Etre ministre, ça ne dure jamais longtemps,
mais être ancien ministre, c’est pour l’éternité… »

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A propos du livre de Alexandre Lacroix  » Le Téléviathan « ,
Jean Birnbaum
termine ainsi sa critique :

« (…) C’est l’idée que le grand Meccano télévisuel puisse faire triompher des hommes qui verrouillent les débats tout en brandissant la liberté d’expression comme un étendard.
A la perversion d’un monde où les images règnent pour mieux domestiquer les mots, le Téléviathan oppose un texte obstiné, une prose en colère, un discours à la fois impatient et articulé.
Autrement dit à peu près tout ce qui reste aux amis du livre et des idées. »

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D’Alain Finkielkraut
(extrait d’une émission biographique diffusée sur France 5) :

 » L’amitié, c’est d’abord la liberté. C’est un espace où vous pouvez expérimenter vos idées, aller trop loin dans ce que vous pensez. Précisément pour être démenti, réfuté, pour pouvoir ensuite nuancer et approfondir votre propos. L’amitié, c’est aussi, pour moi, la merveille d’une exigence.

 » Il y a quelque chose dans la gauche que je n’aime pas, c’est la position de surplomb moral. On regarde les autres de haut puisqu’on parle au nom de ceux d’en bas.

 » Moi, mon problème, c’est que j’étais familialement compromis. Je n’avais pas un père capitaliste, j’avais un père qui avait un atelier de petite maroquinerie. Et il y a un moment où je me suis dit : est-ce que c’est un salaud parce qu’il a choisi la voie libérale de l’initiative privée ? »

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Lu dans le numéro 1019
de la  » Quinzaine Littéraire »
(juillet 2010)

De Martin Hirsch, ex- Haut Commissaire aux Solidarités actives, ex-président de Emmaüs-France :

 » Je ne me retrouve pas dans une attitude
qui préfère l’indignation à l’action ».

Oui, aucune ONG humanitaire ou de développement ne devrait fantasmer d’être reconnue pour la simple démarche médiatique d’indignation publique, sans agir ni proposer  quoi que ce soit.

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Sur la justice pénale internationale, Laurence Zordan mentionne à propos de deux ouvrages publiés sur le sujet :

« (…) Dans les deux livres, le propos est solidaire d’une axiologie (1) : le foisonnement douloureux du passé peut dessiner une éducation politique si l’on parvient à distinguer le bien du mal. Ce n’est donc pas une démarche de pure historiographie. Les auteurs ne cultivent pas le détachement, sauf à rappeler le  » soyez partial, c’est la seule façon d’être objectif ».(…)
 » Sous-jacente est l’idée qu’aucune parole claire et définitive ne peut rendre compte de l’insaisissable confusion du bien et du mal.Obscure chimie… Or, Primo Lévi était chimiste et son métier lui a sauvé la vie dans le camps de concentration, où une mort différée attendait ceux qui possédaient quelque  » compétence » exploitable par le bourreau. »
(…)
 » Il n’y a pas de vérité officielle qui vaille face  à la singularité de certaines épreuves. Tout comme il n’y a pas d’accusation générale qui vaille pour mettre en évidence la culpabilité personnelle et c’est bien à cela qu
e s’est employé le Tribunal de Tokyo , en un véritable tour de force juridique parce qu’il était difficilement soutenable d’affirmer que les actes de cruauté découlaient d’un complot ourdi par les accusés. »
(…)

(1) Axiologie : science visant à expliquer et à classer les valeurs

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 » Moi, je voulais être écrivain et sans m’en rendre compte, je suis devenu peintre.
L’avantage d’être peintre, c’est qu’on vous laisse tranquille.  »

Eduardo Arroyo

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 » Les hommes s’égarent, et peut-être est-ce dans leur nature que d’entreprendre des voyages invraisemblables, de se perdre dans le vide de l’inconnu, de répéter, jusqu’à plus soif,  les mêmes mots et les mêmes gestes, encore et encore, visitant sans fin un désert continu, à la fois terrifiant et fascinant.
Dans le désert il faut avancer, car demeurer immobile c’est mourir, et l’on avance, même si cela semble bien souvent inutile. »
Hugo Pradelle

Réflexion que l’on peut rapprocher de la phrase de Lawrence d’Arabie :
 » Dans le désert, les mots ont des contours nets. »

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 » La littérature, comme l’art tout entier, est la preuve que la vie ne suffit pas. »
(Tabucchi, citant Pessoa)

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A propos du livre  » Le roman et le sens de la vie  » de Dominique Rabaté, Claire Richard écrit :

(…) « A mesure que l’individu s’autonomise et que la transcendance perd du terrain, se pose à chacun la question d’ « une vie à soi ». Car si quotidiennement il semble évident que nous possédons une vie propre, d’où vient cette sensation d’aliénation, l’ impression qu’on ne vit pas la vie qui devrait être la sienne ?  Cette tension entre soi et le dehors, entre la conscience que la vie nous déborde et ne nous appartient pas, et le sentiment pourtant que nous voulons mener notre vie, (…) cette expérience est constitutive de notre modernité. »

(…) Le roman est la terre de l’indécidable, du sens suspendu, de la vie rejouée.
Ses vérités sont obliques, diffractées, souvent difficilement formulables.
La lecture est l’expérience du trouble, et de la durée. Elle fait son chemin en nous. Elle creuse.
En ceci, le roman est le contraire du
storytelling. »(…)



La surprise du plaisir de lire

11.02.10

 » Il y a beaucoup de mauvaises raisons de ne pas avoir envie de lire un livre dont on ne sait rien.
Aussi la joie et la surprise sont-elles grandes lorsque, passant outre ses réserves, on découvre un roman réjouissant et riche, inventif et mélancolique.
Après avoir reculé devant un argument que l’on pensait rebattu, une histoire que l’on croyait avoir lue et relue ailleurs, voilà que l’on se surprend à lire tout haut tel ou tel passage, telle ou telle formule, oscillant entre émotion et fou rire, à cocher et à surligner des lignes, des paragraphes entiers, à se demander pourquoi diable personne n’avait jamais pensé à dire auparavant ces choses de cette façon, puisque c’est à la fois si drôle et si juste ; et l’on se rend compte, finalement, que la nuit a passé sans que l’on ait (suffisamment) dormi, mais que peu importe : de tels moments, de tels romans, en équilibre
impeccable entre sérieux et légèreté, entre profondeur et humour, on n’en a pas trois cent soixante-cinq par an non plus… »

Benjamin Fau
(« Le Monde » – 28.01.10)

 à propos du livre :  » LE SÉRIEUX DES NUAGES  »
de Denis Baldwin-Beneich. Actes Sud, 264 p., 20 €.

Sans avoir lu ce livre pour dire s’il correspond à ce jugement ou non,
on souligera seulement à quel point on aimerait lire
un maximum de livres
dont la critique commencerait ainsi…

 

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Dans le « Monde des livres » du 13.11.09,
un dossier sur le coaching littéraire.

Définition ?

« A la différence du conseil, où le client vient voir un « sachant » (médecin, comptable, avocat.etc) le coaching postule que le client est porteur de la solution. Le coach est là pour l’aider à en accoucher… »

Un éditeur favorable au coach littéraire :
 » 95 % des textes qui nous arrivent sont innommables. Non seulement ils sont impropres à la publication, mais ils sont totalement illisibles. Ils auraient grand besoin de transiter par quelqu’un qui opère, sur le fond comme sur la forme,  une mise aux normes éditoriales. Ensuite, je ne vois pas pourquoi quelqu’un qui a une bonne histoire, mais qui écrit mal,  ne pourrait pas décider d’investir en faisant appel à un coach.  A condition, bien sûr, que ce dernier ait toutes le qualités de sérieux, d’honnêteté et de doigté nécessaires. »

Un éditeur défavorable au coach littéraire :

«  Dès qu’on a le sentiment que quelque chose est possible avec un auteur, on le reçoit et on travaille avec lui.  Si je comprends bien,  le coaching serait une sorte de système B, qui viendrait à la rescousse de maisons n’ayant pas d’éditeurs susceptibles de faire ce travail auprès de l’auteur ? Je trouve cela d’autant plus étrange que le coach en question, qui est payé par l’auteur pour être à son service, est supposé l’aider à réussir dans une maison d’édition où… il n’est pas décisionnaire. Je  ne vois pas comment cette mode pourrait prendre en France. »

A priori, on pencherait plutôt du côté de celui qui est contre, car celui qui favorable requiert une « mise aux normes éditoriales« , ce qui laisse suspicieux, à moins que ce soit une maladresse de langage.

 

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Ah ! si BHL avait pris un coach-renifleur,
qui aurait reniflé  l’imposture de Mr Botul…

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De toute façon, ami et collègue blogueur,
même si on raconte que les blogs
sont en perdition avec la marée de Facebook et Twitter
(deux jolis noms de copains pour une bande dessinée, non ?),
 » il n’y a pas photo  » :
un blog, c’est la liberté,
on n’est contraint de négocier avec personne,
ça ne rapporte rien,
mais ça ne coûte rien non plus,
et , hors de toute idée de valeur d’échange,
c’est un loisir et un plaisir.

  

 

Camus: « Au plus noir de notre nihilisme, j’ai cherché… »

1.02.10

Extraits libres d’un numéro hors-série
du « Magazine Littéraire« , consacré à Albert Camus
(les citations sans références sont extraites d’articles
qui ne les indiquent pas…)

:

“ Je suis né pauvre, sous un ciel heureux, dans une nature avec laquelle on sent un accord, non une hostilité. Je n’ai donc pas commencé par le déchirement, mais par la plénitude. ” (Essais, Gallimard 1967, p.380)

“Au plus noir de notre nihilisme, j’ai cherché seulement des raisons de dépasser ce nihilisme.
Et non point d’ailleurs par vertu, ni par une rare élévation de l’âme, mais par fidélité instinctive à une lumière où je suis né et où, depuis des millénaires, les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance.”
(L’été, L’énigme, Essais, p. 865)

 » Je suis de ceux que Pascal gouverne, mais ne convertit pas. »

« J’ai choisi la justice pour rester fidèle à la terre. »

 » Pour moi, Dostoïevski est d’abord l’écrivain qui, bien avant Nietzsche, a su discerner le nihilisme contemporain, le définir, prédire ses suites, monstrueuses, et tenter d’indiquer les voies du salut. »

 » Si tu veux être philosophe, écris des romans. »


 » Le démocrate est modeste, il sait qu’il ne sait pas tout, il accepte de réfléchir aux arguments de son adversaire. »

« La morale d’un homme, son échelle de valeurs, n’ont de sens que par la quantité et la variété d’exppériences qqu’il lui a été donné d’accumuler. »

 » Le privilège du mensonge est de toujours vaincre celui qui prétend se servir de lui. Et aucune vertu ne peut s’allier à lui sans mourir. »

 » Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non.
Mais s’il refuse, il ne renonce pas: c’est aussi un homme qui dit oui, dès don premier mouvement. »
(..)
 » Toute valeur n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur ».(…)
 » Si confusément que ce soit, une prise de conscience naît du mouvement de révolte : la perception soudain éclatante qu’il y a dans l’homme quelque chose à quoi l’homme peut s’identifier. »(…)
 » Plutôt mourir debout que vivre à genoux. »(…)
 » Je me révolte, donc nous sommes. »(…)
 » Le révolutionnaire est en même temps révolté, ou alors il n’est plus révolutionnaire, mais policier et fonctionnaire qui se tourne contre la révolte. Mais, s’il est révolté, il finit par se dresser contre la révolution… »
« Tout révolutionnaire finit en oppresseur ou en hérétique. »
(…)
 » On commence toujours par vouloir la justice et on finit toujours par créer une police. »


Quand on lui demandait s’il appartenait à la gauche, il répondait :  » Oui, malgré moi et malgré elle. » (Oliver Todd)

 » Lui qui est né «  à égale distance de la misère et du soleil », la misère lui a appris la nécessité de l’engagement politique, le soleil que l’engagement n’est pas tout. » (Alain Finkielkraut).

 » Camus lie révolte et mesure, ce qui le conduit à une critique de la révolution au nom de la révolte authentique : le refus de voir l’homme traité en chose, en objet exclusivement historique. Cela va bien au-delà du simple constat sur l’échec des régimes totalitaires : cela met en jeu des impulsions fondamentales de la modernité. » (Alain Finkielkraut)

Camus était  » un petit pied-noir entré par effraction dans le salon des idées qui dérangeait les beaux esprits, éternels ricaneurs, distrayants sans doute pour l’ordinaire des vies (nous en
connaissons tous), mais au fond très lassants, non à force de fiel mais d’impuissance. Je crois que Camus ne supportait pas cette impuissance,
(…) et les petits messieurs de la rive gauche ne supportaient pas son énergie à créer. Ils lui ont reproché sa façon de toujours s’installer ailleurs, en-dehors, plus loin, en s’écartant de la vanité des polémiques habituelles, littéraires ou politiques.
Camus a payé au prix fort son souci de se dégager de la tribu instruite, en solitude,. »
(Daniel FRondeau).

Voilà qui mouchera pour longtemps celles et ceux qui ont fait d’Albert Camus un « second couteau », probablement parce que né et vécu en-dehors du boulevard périphérique parisien…


Des diamants chez R.M.Rilke

18.01.09

Extraits de la « Lettre à un jeune poète« , de Rainer-Maria RILKE :

(…) Vous me demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues… Désormais, je vous demande de renoncer à  tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors : c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire… Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin : entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse des racines au plus profond de votre coeur…

Source photo : Rainer Maria Rilke et son égérie, Lou Andreas Salomé

 » Les oeuvres d’art sont d’une infinie solitude : rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste avec elles.
Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance.
Laissez vos jugements à leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter, tout est là… Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté. Le temps ici n’est pas une mesure. Un an ne compte pas ; dix ans ne sont rien.
Etre artiste, c’est ne pas compter, c’est croître comme l’arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l’été ne puisse pas venir.
L’été ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s’ils
avaient l’éternité devant eux… Je l’apprend tous les jours au prix de souffrances que je bénis : patience est tout...(…)
Tout ce que ne sera possible au nombre qu’un jour lointain, l’homme de solitude peut dès maintenant en jeter la base, la bâtir de ses mains qui ne trompent point.
Aussi, cher Monsieur, aimez votre solitude, supportez-en la peine
…(…)
Si tout ce qui est proche vous semble loin, c’est que cet espace touche les étoiles, qu’il est déjà très étendu. Réjouissez-vous de votre marche en avant : personne ne peut vous y suivre. »(…)

Et ailleurs :

(…) Que (l’homme) ait le culte de sa fécondité. Qu’elle soit de chair ou de l’esprit, la fécondité est « une » : car l’oeuvre d’esprit procède de l’oeuvre de chair et partage sa nature. Elle n’est que la reproduction en quelque sorte plus mystérieuse, plus pleine d’extase,  plus éternelle de l’oeuvre charnelle..(…)
Le sentiment qu’on est créateur, que l’on peut engendrer donner forme n’est rien sans cette confirmation perpétuelle et universelle du monde, sans l’approbation mille fois répétée ,des choses et des animaux. La jouissance d’un tel pouvoir n’est indiciblement belle et pleine que parce qu’elle est riche de l’héritage d’engendrements et d’enfantements de millions d’êtres.(…)

Rainer Maria Rilke words by toiouvrant.

Source photo : les mots les plus utilisés dans l’oeuvre de Rilke

Quand on est écrivain et poète, et qu’on parvient à écrire ainsi, on peut aller se coucher le soir avec le sentiment du travail bien fait et du devoir accompli.


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