Diamants de poche pour la route…

3.02.13

 » La liberté n’a pas toujours les mains propres,
mais il faut choisir la liberté, »

André Malraux

« Ce que nous rappelle Freud, ce n’est pas le mal,
mais le bien qui entraîne la culpabilité. »

Jacques Lacan

 » Le contraire du mal, ce n’est pas le bien,
mais le sens. »

Théologienne protestante.

 » Qu’y a-t-il dans le vide
qui puisse nous faire peur ? « 

Blaise Pascal

 » La vérité ne triomphe jamais entièrement par elle-même,
mais ses adversaires finissent toujours par mourir. »

Max Planck

 » De toutes les manifestations de la puissance,
la retenue est celle qui frappe le plus les hommes. »

Thucydide

 » L’excuse du mal par le pire serait-elle devenue
un principe de justice ? « 

J.P.Mignard, avocat.

 » Le vrai point de vue sur les choses,
c’est celui de l’opprimé. »

Jean-Paul Sartre.

 » Entre le fort et le faible,
entre le riche et le pauvre,
entre le maître et le serviteur,
c’est la liberté qui opprime
et la loi qui affranchit. »
Lacordaire

 » Le discours conservateur se tient toujours au nom du bon sens. »
Pierre Bourdieu

 » La loi n’a pas tous les droits.  »
Mireille Delmas-Marty

 » Qui vit de combattre un ennemi
a tout intérêt à le laisser en vie. »
Friedrich Nietzsche

 » On ne se définit pas par des racines, mais par des routes. « 
Amin Maalouf

 » L’universel, c’est le local, moins les murs. »
Miguel Toga.

 » A chaque effondrement des preuves,
le poète répond par une salve d’avenir. »
René Char

*******

Citations extraites librement d’un tout petit livre intitulé
 » Citations à être juste plus humains  »
de Yann Le Pennec

Les bénéfices de la vente de ce petit ouvrage vont à l’association  » Les mots bleus «  qui travaille à l’insertion sociale par l’apprentissage du français.


Ce qui reste quand il ne reste rien ?

17.05.12

Il est des livres reçus en cadeau, mais qui « n’accrochent pas« , malgré de louables efforts…
Puis un jour, à la faveur d’une furie de rangement, on les retrouve, on les feuillette, et subitement… »ça parle… » sans qu’on puisse l’expliquer…
Ce sont parfois des textes qu’il ne faut pas seulement lire, mais ruminer… ce qui est tout le contraire de notre pratique quotidienne de la lecture sur ordinateur, car les mots et leur agencement répondent à une aspiration qui n’est pas éloignée de la poésie, non pas comme exercice de style, mais la poésie – même en prose – qui laboure nos émotions…

Exemple :

Extraits libres de « INCIPIT », de Maurice Bellet
Ed. Desclée de Brouwer – 1992

  » Qu’est-ce qui reste quand il ne reste rien ?  Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait hommes.

Car si cela venait à manquer, nous tomberions dans l’abîme (…) de l’inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait. Cette mutuelle et primitive reconnaissance, c’est en un sens le banal et l’ordinaire de la vie.

C’est ce qui s’échange dans le travail partagé, dans les gestes simples de tendresse, dans les conversations au contenu peut-être dérisoire, mais où pourtant l’on converse, face à face, présents pour s’entendre.

C’est ce qui subsiste et resurgit dans les situations extrêmes (…) Alors il arrive qu’un presque rien, la lumière d’un visage, la musique d’une voix, le geste offert d’une main, tout d’un coup disent tout.(…)

Parole, primordiale parole où se désigne l’humain de l’humain. Elle peut être sans mots, dans l’aube impalpable du langage. Et si les mots la disent, ils sont chair et esprit, pétris d’une substance qui les exhausse au-dessus du langage ordinaire. (…)

Ce qui sépare l’humain de l’inhumain est ce sans quoi il n’y a pas d’humanité. Ou encore : sans cette primitive donation réciproque, qui donne à chacun visage, voix, nom, nous ne sommes pas.(…)

Cette relation si primitive qu’on ne sait comment la nommer ne repose ponit sur ceci ou cela, c’est tout le reste qui repose sur elle. (…) C’est en amont de ce que nous nommons morale ou éthique, parce qu’avant d’être exigence, c’est donation. C’est en amont du politique qui, sans cette référence, est livré au meurtre. Vertige : tout pour nous repose sur cette pointe insaisissable, naissance d’humanité. En venir là et s’y tenir, c’est tourner la page, c’est sortir des querelles, c’est venir à ce point de fusion où tout ce qui soutenait les grands édifices s’absorbe en ce pur commencement.(…)

A la très humble et infime origine correspond le déploiement que rien ne retient plus.

Que nous est-il arrivé ?

Nous venons de cette modernité qui a voulu sortir des âges obscurs de l’humanité ; son oeuvre a été prodigieuse, nous ne sommes, nous en vivons. Mais qu’advient-il dans l’aventure, de cet infime ce-sans-quoi nous ne sommes pas ? (…)

Les idées, projets, institutions sur lesquels on faisait fond révèlent leur fragilité, ou pire : leur complicité obscure avec ce qui nous détruit. (…) C’est comme si, par-dessous ce que nous avons bâti, se faisait entendre l’étrange ébranlement ; comme si l’abîme menaçait de s’ouvrir sous le sol où nous marchons encore. (…) Mais nous garderons assez confiance pour laisser s’éveiller tout l’arrière-fond de ce que nous sommes, nous ne craindrons pas l’humanité qui nous habite. (….)

Tout ce que l’homme moderne posait en face du religieux, du côté de la raison, science, révolution, etc., part dans le même mouvement qui emportait ces vieux édifices de la croyance. Défaire les appuis ! (…) Mais du coup, le mouvement s’inverse. De ce point tout surgit. (…) Il n’y a rien à ajouter à cet infime et pur commencement ; surtout pas ce qui fonderait, justifierait, expliquerait, etc. (…) Il est bien vrai que mettre cette humanité au principe de l’homme, c’est affronter, c’est faire se lever tout ce qui, parmi nous, n’en veut pas. Cet homme est dans le singulier – pas dans l’abstraction. Il est dans la venue à rencontre – pas dans ce que nous nommons histoire. (…)

Tout ce qui a paru de l’irrépressible présence (…) n’est pas à part et ne met pas à part. Il ne peut être que ce qui rend tout homme proche. Pas un universel surplombant et triomphant – celui-là exclut plus férocement que tout – mais l’hospitalité infinie (…)

S’il y a séparation, ce ne peut être qu’avec ce qui tue, avec le meurtre. Et le meurtre est partout où, de quelque façon, l’homme est meurtri, et spécialement en ce qui lui est si précieux : sa façon précisément d’être homme, de se supporter d’être humain. (…)

L’amour peut devenir prétexte aux pires intolérances – il a tous les droits puisqu’il aime. Et on sait ce qu’on a pu faire du Dieu d’amour.

Tout devrait aller, ici, vers cette naissance d’humanité, sans cesse commençante par-delà la tristesse et la mort, qui est le déploiement de toutes les puissances de l’être humain, et de chaque être humain dans sa différence singulière. Or sans cesse, tout est repris par la pesanteur, se dépose en lourdeurs, dans les chemins usés ; ou même dévie et se détourne. (…)

Mais ce qui demeure la loi et le principe critique en tout ce déploiement, c’est ce très humble commencement où l’homme reconnaît en l’homme son proche.(…)

C’est pourquoi toujours il est nécessaire de repasser par l’origine ; et c’est à quoi doit s’employer ce moment si capital de nos vies, le moment par excellence gratuit et inutile, être tournés par là, sans rien prétendre, sans vouloir et sans pensée, seulement libres dans le don qui nous donne d’être.

Quant à la façon, chacun verra. « 


Claude Roy, l’oeil et le bon sens de l’honnête homme

19.08.11

Claude ROY habitait Vézelay,
comme Romain  Rolland, Max-Pol Fouchet ou Maurice Clavel.
Excellente compagnie pour  » être habité  »
et inspirer les réflexions suivantes,
prises au hasard de lecture estivale d’un ouvrage
(qui aujourd’hui pourrait constituer la matière évolutive d’un blog),
et que l’éditeur résume fort bien ainsi : (…)
 » Chuchotements du vent dans les blés
et grondements des révolutions à l’Est de l’Europe (…),
les sagesses de la solitude,
les plaisirs de la sociabilité,
le regard intérieur
et l’attention à l’Histoire
 » :

« L’étonnement du voyageur – 1987-1989 »
Ed. Gallimard 1990

Source photo

*****

Libres extraits :

« Ne pas se croire malin parce qu’on est pessimiste, fausse lucidité à la portée du premier venu. » (p.246)

« Il y a un domaine où l’économie de marché est sans aucun doute possible supérieure à l’économie d’Etat : les idées. » (p.277)

« Le despotisme naît parfait. L’intérêt de la démocratie est qu’elle est toujours imparfaite et constamment perfectible. » (p.220)

« Les gardiens de la loi la gardent pour eux. » (p.272)

« Gorbatchev a créé beaucoup de problèmes. Ouvrir une prison entraîne du désordre. » (p. 272)

« Socialisme à visage humain ? Cela faisait dire à Vladimir Boukovsky : «  Le visage humain me suffit . » (p. 328)

*****

« Pour pouvoir emprunter de l’argent, les pauvres doivent fournir la preuve qu’ils pourraient se passer de l’emprunter. » (p.72)

« Ce proverbe yiddish qui constate que si les riches pouvaient payer les pauvres pour mourir à leur place, les pauvres seraient tirés d’affaire. » (p.151)

« L’Histoire et les statistiques prouvent qu’être un homme n’oblige pas à être humain. » (p.72)

« La vie augmente régulièrement, sauf le prix de la vie humaine. » (p.244)

« Une société bien ordonnée, où  les pauvres sont coupables de l’être et les malheureux responsables de leur malheur… » (p.267)

source photo 

*****

« Dans le théâtre social des apparences, où personne ne parle vraiment à personne, où personne n’écoute personne et où personne ne répond, on fait grand tapage autour de ce qui manque le plus : les relations humaines. Les bateleurs sur l’estrade n’ont que le mot communication à la bouche.(…) Les vrais problèmes de communication entre les hommes n’ont aucun rapport avec les pitreries des experts en communication, des publicitaires et des manipulateurs de médias.(…) La littérature est ce passe-muraille qui tente de « faire passer » ce que disent les inconnus au-delà des murs. » (p.15)

source photo

«  Walter Benjamin montre  que le personnage central des récits de Kafka, c’est ce « citoyen moderne  qui se sait à la merci d’une immense mécanique dont le fonctionnement est dirigé par des autorités qui restent nébuleuses pour les exécutants et plus encore pour ceux dont la machine s’occupe. » (p.53)

«  J’essaie de garder présents à l’esprit, comme principes de salubrité intellectuelle, un aphorisme, une remarque et un théorème.

L’aphorisme  est de Lichtenberg: « Il se coupait à lui-même la parole. » (On ne le fait jamais trop.)

La remarque est de Wittgenstein : « s’il existait, disait-il, un verbe signifiant « croire à tort », il
n’aurait pas de première personne de l’indicatif présent.
 » (cf. la conduite automobile : il y a toujours un angle mort.)

Le théorème est celui que publie Gödel en 1931 qui énonce que n’importe quel système formel susceptible d’exprimer adéquatement l’arithmétique content une formule, au moins, qui est indécidable, et qui ne pourra jamais être démontrée dans le système considéré. Un tel système ne pourra donc jamais apporter la démonstration de sa propre consistance.(…) Ce qui illustre parfaitement ce qu’écrit un des plus subtils commentateurs du Théorème de Gödel, le mathématicien  Jean-Yves Girard : « Le théorème de Gödel est une réfutation d’un modèle mécanique de la science, de la pensée, du monde. » (p.13 et 14)

source photo

*****

« Je crains plus les faiblesses de la suffisance que les dangers du doute de soi » (p.277)

« A son ton, je devine qu’il ne cherche par des vérités possibles mais des certitudes certaines. » (p.306)

« On a parfois l’impression qu’il y a plus de gens que de personnes. » (p.227)

« Voir, de se yeux voir, se fait de plus en plus rare : on regarde pour nous. » (p.55)

« J. aimerait que je l’admire parce qu’il se bat pour une cause perdue. Mais je le soupçonne de la croire juste parce que perdue. » (p.306)

 « Une pleine poubelle de certitudes inexpugnables et de solutions définitives. » (p.322)

«  Une pensée pure n’a pas de prix, mais elle peut être fausse : la vertu n’implique pas l’exactitude. » (p.323)

La certitude d’un gardien de buts… (source photo)

*****

« Si nous nous consolions moins vite, l’humanité  ferait plus de progrès. Mais notre compassion devant la souffrance s’estompe, notre indignation, devant l’absurdité noire s’éteint. On laisse souffrir. On laisse la société aller de travers. L’oubli du mal est un mal aussi grand que le mal. » (p.161)

« Une méchante fée lui accorda le don de justice – mais seulement de justice. Il découvrit que c’était une malédiction. » (p.267) – A mettre en rapport avec Camus : « On commence toujours par vouloir la justice et on finit toujours par créer une police. »

 

source photo

*****

« Où diable s’est donc caché en moi ce mot qui m’échappe ?» (p.138)

« Quand tu écris, garde à portée de la main le fusil à tuer les adjectifs. » (p.277)

source photo

 

« Il semble que plus la vie des hommes était courte, moins ils se pressaient, et plus ils avaient le temps. » (p.132)

« Je ne trouve aucune trace d’un droit de propriété des hommes sur la terre. Juste un droit de passage. » (p.158)

« Quel est l’imprudent qui a dit : «  Cette planète est la vôtre. Faites comme chez vous » ? On voit le résultat » (p.119)

« A  force d’occuper la planète, les hommes vont se sentir un peu seuls. » (p. 271)

« Reviens, Noé. On a besoin de ton arche. » (p.83)

 

source photo

*****

 

« Ce que j’aime notamment chez les chats,
c’est qu’ils vous interdisent de se croire leur propriétaire. »
(p. 15)

source photo

 

 

 


L’humanité, selon Goethe

17.08.11

Extrait de l' »Anthologie de la littérature allemande »
(Ed. Delagrave – 1932 – page 177)
cette réflexion intitulée
 » Bornes de l’humanité »
(« Grenzen der Menschheit« ) :

 

           (…)   » Aucun homme, quel qu’il soit, ne doit se mesurer avec les dieux. S’il se dresse vers le ciel et touche les astres de sa tête, ses pieds incertains ne trouvent alors d’appui nulle part et il deveint le jouet des nuées et des vents.
              Si de ses membres fermes et vigoureux il se tient sur le sol inébranlable et immortel de la terre,  il n’arrive pas seulement à égaler le chêne ou la vigne.
             Où est la différence entre les dieux et les hommes ? C’est que devant les premiers bien des vagues s’écoulent en un flot éternel : nous autres, la vague nous soulève, la vague nous engloutit, et nous disparaissons.
             Un petit cercle enferme notre vie, tandis que des milliers de générations s’ajoutent incessamment à la chaîne de leur existence. »

Rien à ajouter, n’est-ce pas ?


Un vrai bonheur de lecture avec A.Finkielkraut

7.10.09

Le dernier ouvrage d’Alain Finkielkraut,  » Un coeur intelligent «  est exceptionnel à plus d’un titre.

Contrairement à beaucoup d’intellectuels qui donnent à chaque livraison le sentiment de planter leur drapeau sur le marché de l’édition, avec force mastication des mêmes idées et intuitions dans des formulations les plus variées, l’auteur reste ici en retrait d’autres écrivains, plutôt romanciers, tout en les accompagnant dans leurs démarches, et sans se priver pour autant d’émettre un avis, une analyse ou une hypothèse.
Son livre  est sous-titré, non pas « Nouvelles » ou « Essai », mais  » Lectures ». Les analyses et intuitions sont d’autant plus fortes qu’on sent en permanence une sorte d’humilité, teintée d’empathie, si ce n’est d’admiration, non pas tant pour les auteurs eux-mêmes que pour ce qu’ils réussissent à transmettre à travers leurs fictions.

Le livre commence ainsi :

 » Le Roi Salomon suppliait l’Eternel de lui accorder un coeur intelligent.
Au sortir d’un siècle ravagé par les méfaits conjoints des bureaucrates, c’est-à-dire d’une intelligence purement fonctionnelle, et des possédés, c’est-à-dire d’une sentimentalité sommaire, binaire, abstraite, souverainement indifférente à la singularité et à la précarité des destins individuels, cette prière pour être doué de perspicacité affective a gardé toute sa valeur. »
(…)
 » Ce n’est directement à (Dieu), ni à l’Histoire, cet avatar moderne de la théodicée, que nous pouvons adresser notre requête avec quelque chance de succès, c’est à  la littérature. » (…)  » Sans elle, la grâce d’un coeur intelligent nous serait à jamais inaccessible. Et nous connaîtrions peut-être les lois de la vie, mais non sa jurisprudence. »

source photo


Tout le livre est ainsi, de concision, d’intelligence, accumulant de petits diamants de lecture, avec parfois la sourde intuition d’atteindre une dimension définitive dans ce qu’il faut extraire des lectures choisies.
Ce livre est une fête pour l’esprit, quand il cherche à dialoguer avec le coeur.
On le referme avec émotion et avec regret, tant il nous a élevé à un degré de qualité d’écriture, abordable par tous, et d’authenticité humaine effleurée de manière aussi sobre et donc hautement convaincante.

Voici quelques échantillons de diamants, volontairement sortis de leurs contextes, pour vous faire saliver – et  si vous voulez en savoir plus, fermez ce blog, éteignez votre ordinateur et précipitez-vous chez votre libraire : ce livre est un des cinquante livres à emporter pour vingt ans sur une île déserte.

 » Le rire de l’humour dérègle les unions sacrées; le rire des amuseurs désigne des victimes sacrificielles. Le premier défie la meute ; le second la déchaîne. Le premier est une modalité du doute tandis que les  verdicts du second tombent en cascade. Le rire de l’humour ébranle, par la fantaisie, les certitudes sentencieuses de l’idéologie; le rire des amuseurs tranche les têtes qui dépassent et punit, à coups de caricatures, tous les arriérés, tous les retardataires, tous les réactionnaires, tous ceux qui contreviennent, par leur anachronisme, aux évidences narquoises de l’esprit du temps. » (p.39)

«  La sale race, ce n’est pas tel peuple ou telle civilisation, c’est l’humanité quand elle se désentrave de tout ce qui la distingue d’une espèce sanguinaire. » (p. 137)

 » L’imaginaire est double : l’imagination confère à l’homme le pouvoir de sortir de lui-même et d’habiter d’autres consciences; le fantasme l’installe au centre du monde et lui assujettit les êtres, les choses, les évènements; l’imagination explore l’immaîtrisable, le fantasme en constitue la négation; l’imagination prend acte de la pluralité, le fantasme la conjure; l’imagination enseigne la modération, le fantasme nourrit la démesure; l’imagination relève de l’attention, le fantasme est une production du désir.
Imaginer, pour le moi, c’est se quitter; fantasmer, c’est s’écouter, se dédommager, se repaître de scénarios compensatoires. »
(p.31-32)

 » Les activistes qui conduisirent ce massacre n’étaient pas au départ des scélérats ou des criminels. C’étaient des idéalistes effrénés jusque dans leur matérialisme radical et leur impeccable efficacité. Ils habitaient un monde allégorique, un univers exclusivement peuplé de formes : le koulak, l’ouvrier, le bourgeois, l’aristocrate, le payssan pauvre. Ils ne se contentaient pas de soumettre le particulier au général, ils ne voyaient que le général. Les archétypes étaient pour eux plus réels que les individus, les noms plus tangibles que les êtres, les énoncés doctrinaux plus vivants que la vie,  la division du monde en deux entités antagonistes plus vraie que la variété des situations et la diversité humaine. Nul visage ne les déconcertait jamais, rien ne les prenait de court, car ils étaient entièrement immergés dans le drame de la Raison. Là le concept régnait sans partage, là les corps n’étaient que des supports, là se résorbait tragiquement la différence ontologique entre la réfutation des idées et l’élimination des personnes. »(p.57)

pologne poznan lignitz dresden 153

 » Le monde est indocile. La réalité excède perpétuellement l’image qu’on en forme ou l’idée qu’on s’en fait. Les circonstances les plus décisives n’ont presque jamais la tête de l’emploi. » (p-197)

 » Tout ce qui arrive nous parvient sous forme de récit. Et eux auxquels même les plus sophistiqués d’entre nous ajoutent foi, ceux que nous faisons spontanément pour mettre de l’ordre dans l’anarchie des évènements, sont édifiants et rudimentaires. Nous sommes dès l’enfance des consommateurs insatiables de fictions stéréotypées. Nous ne nous lassons pas de réduire les problèmes, les dilemmes et les casse-tête de l’existence à des scènes éblouissantes où le Bien affronte le Mal en combat singulier. les contenus de ces deux notions changent, la structure demeure : c’est toujours saint Georges qui enfonce sa lance dans la gueule du dragon.
Contre cet activisme romanesque, impétueux et monotone, il existe une instance d’appel : le roman. Le roman n’est pas une modalité parmi d’autres de la fable, il est la fable qui ne joue pas le jeu et qui, pour le dire comme Milan Kundera, déchire  » le rideau magique tissé de légendes suspendu devant le monde. »
(p.171)

Avec ce livre de lectures d »Alain Finkielkraut,
le monde est plus lisible
et l’air du temps est beaucoup plus respirable.


Marcel Gauchet, une marginalité bienvenue…

3.05.09

Tombé par hasard, dans »Libération » du 28 avril 2009, sur une interview de Marcel Gauchet, philosophe originaire du terroir de Basse-Normandie, né à Poilley (Manche), que l’Abrincate salue  donc bien bas, puisque ce charmant village se situe à quelques kilomètres seulement d’Avranches. Pour un peu, Marcel Gauchet pourrait se dire aussi Abrincate…

Et donc dans cet interview de « Libération », sur l’impact de la personnalité et de la présence médiatique de François Bayrou en France, alors que les résultats électoraux de son parti, le Modem, sont pour l’instant, lilliputiens, Marcel Gauchet commente :

(…)  » On s’aperçoit qu’il est inscrit dans le paysage, qu’il représente un phénomène de structure dans l’opinion. François Bayrou est porté par l’évolution de fond du peuple catholique.
Je ne parle pas de la minorité croyante-pratiquante », mais de la masse des gens élevés dans la culture catholique, pour lesquels celle-ci reste une identité organisatrice, quel que soit le comportement religieux par ailleurs.
Le grand changement de la politique française depuis les années 60 a été le glissement à gauche de cette population. Il a été la clé du succès mitterrandien.
Il continue. Il détache de la droite des gens très modérés, mais que le culte sarkozyste du fric hérisse. Dans le même temps, une partie des catholiques sociaux d’hier reviennent du socialisme à la française. Ils sont en quête d’un progressisme plus moderne.
Bayrou est au point de rencontre de ce double mouvement. Il va falloir compter, à droite et à gauche, avec ce nouveau bloc central. »

Voilà qui nous change du discours habituel des « couches« , des « travailleurs » et des « inactifs« , des  » upper middle-class » et des  » lower middle-class« , et de tout le charabia des sciences politiques.
Une élection présidentielle se gagne au niveau des plaques tectoniques qui font la conscience collective d’un peuple et cette dimension tectonique religieuse, sans être vraiment explicite ni évidemment exclusive, n’en est pas moins déterminante. Un candidat comme François Bayrou, qui porte et exprime des valeurs, dans un langage clair – dont est capable un agrégé de lettres – ne peut que susciter un écho en profondeur. Est-cela qui donne une majorité au deuxième tour d’une élection présidentielle ???

François Bayrou

*********************************

Sans aucunement prétendre soutenir, ni encore moins connaître, toutes les orientations de Marcel Gauchet – et n’ayant même encore lu aucun de ses ouvrages… on peut cependant vivement apprécier le positionnement et la posture, si ce que dit ce blog est exact et objectif :

 » Gauchet déteste les postures. Et ne craint pas de le faire savoir.
À l’agitation des salons et des médias, Marcel Gauchet préfère le travail dans l’ombre, quand ce n’est pas la méditation en solitaire dans le cadre enchanteur des Alpes suisses.
Il a son franc-parler et ne se gêne pas pour dire en quel mépris il tient les prétendus intellectuels médiatiques, qui ont ruiné la pensée en privilégiant le marketing et les plateaux télés ! André Glucksmann comme Bernard Henri-Lévy en prennent ainsi pour leur grade.

…Pas étonnant dans ces conditions que Gauchet compte de solides inimitiés dans l’intelligentsia française. Sa forte personnalité ne date d’ailleurs pas d’hier. Gauchet n’a rien à voir avec ces intellectuels de Saint-Germain des Prés qui effectuent mille contorsions pour s’inventer des racines populaires.

Né en 1946 au fin fond du bocage normand de parents modestes, le jeune Gauchet entre en 1961 à l’âge de quinze ans à l’école normale d’instituteurs de Saint-Lô. Lui qui a un père cantonnier et gaulliste inconditionnel, un frère aîné au séminaire, une mère couturière et catholique, découvre le syndicalisme, alors que les derniers feux de la guerre d’Algérie polarisent toutes les tensions politiques. »(…)

Si tout cela est bien exact,
on en aurait presque envie de s’asseoir
pour deviser avec Marcel Gauchet
devant un bon cidre ou un bon Pommeau
au Bar de Poilley…


Des diamants chez R.M.Rilke

18.01.09

Extraits de la « Lettre à un jeune poète« , de Rainer-Maria RILKE :

(…) Vous me demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues… Désormais, je vous demande de renoncer à  tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors : c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire… Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin : entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse des racines au plus profond de votre coeur…

Source photo : Rainer Maria Rilke et son égérie, Lou Andreas Salomé

 » Les oeuvres d’art sont d’une infinie solitude : rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste avec elles.
Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance.
Laissez vos jugements à leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter, tout est là… Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté. Le temps ici n’est pas une mesure. Un an ne compte pas ; dix ans ne sont rien.
Etre artiste, c’est ne pas compter, c’est croître comme l’arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l’été ne puisse pas venir.
L’été ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s’ils
avaient l’éternité devant eux… Je l’apprend tous les jours au prix de souffrances que je bénis : patience est tout...(…)
Tout ce que ne sera possible au nombre qu’un jour lointain, l’homme de solitude peut dès maintenant en jeter la base, la bâtir de ses mains qui ne trompent point.
Aussi, cher Monsieur, aimez votre solitude, supportez-en la peine
…(…)
Si tout ce qui est proche vous semble loin, c’est que cet espace touche les étoiles, qu’il est déjà très étendu. Réjouissez-vous de votre marche en avant : personne ne peut vous y suivre. »(…)

Et ailleurs :

(…) Que (l’homme) ait le culte de sa fécondité. Qu’elle soit de chair ou de l’esprit, la fécondité est « une » : car l’oeuvre d’esprit procède de l’oeuvre de chair et partage sa nature. Elle n’est que la reproduction en quelque sorte plus mystérieuse, plus pleine d’extase,  plus éternelle de l’oeuvre charnelle..(…)
Le sentiment qu’on est créateur, que l’on peut engendrer donner forme n’est rien sans cette confirmation perpétuelle et universelle du monde, sans l’approbation mille fois répétée ,des choses et des animaux. La jouissance d’un tel pouvoir n’est indiciblement belle et pleine que parce qu’elle est riche de l’héritage d’engendrements et d’enfantements de millions d’êtres.(…)

Rainer Maria Rilke words by toiouvrant.

Source photo : les mots les plus utilisés dans l’oeuvre de Rilke

Quand on est écrivain et poète, et qu’on parvient à écrire ainsi, on peut aller se coucher le soir avec le sentiment du travail bien fait et du devoir accompli.


%d blogueurs aiment cette page :