Esclavage contemporain ?

10.01.19

Dans un ouvrage de Kevin Bales, Disposable people – New slavery in the global economy”, ( « Personnes jetables – Le Nouvel escalavage dans l’économie globale » – 1999), on trouve les comparaisons suivantes :

Ancien esclavage :
legal ownership asserted“ – propriété légale avérée
Nouvel esclavage :
legal ownership avoided“ – propriété légale évitée

Ancien esclavage :
high purchase cost“ – prix d’achat élévé
Nouvel esclavage :
very low purchase cost“ – prix d’achat très bas

Ancien esclavage :
low profits“ – profits minimes
Nouvel esclavage:
very high profits“ – profits très élevés

Ancien esclavage:
long-term relationship“ – lien durable
Nouvel esclavage:
short-term relationship“ – lien à court terme

Ancien esclavage:
slaves maintained“ – les esclaves restent esclaves
Nouvel esclavage:
slaves disposable”les esclaves sont “jetables”

Ancien esclavage:
ethnic differences important“ – l’origine ethnique est importante
Nouvel esclavage:
ethnic différences not important“ – l’origine ethnique est secondaire.

Que ce soit l’enrôlement des enfants dans les conflits armés, la promotion de la prostitution des enfants sur Internet, les multiples formes de travail forcé, domestique ou non, dans le cadre de la servitude pour dettes, le transport de jeunes filles à l’étranger pour prostitution après leur avoir soustrait leur passeport, etc… la liste est longue de réalités contemporaines où la contrainte, la perte d’identité, l’abolition de tous les droits, sont organisés de manière planifiée et systématique.

Lorsqu’on sait qu’aucun texte de droit – repeat : aucun texte – ne prévoit que la notion de Crime contre l’humanité soit strictement réservée aux situations de conflits armés (même si, dans la réalité, cette notion n’est utilisée que dans les procès de criminels de guerre), pourquoi faut-il donc que, dans l’histoire du droit et de la perception collective des réalités, il faille toujours attendre que les crimes soient commis – et attendre 50 ans, un ou plusieurs siècles – pour que les crimes soient qualifiés pour ce qu’ils sont vraiment ?

L‘Article 7 (alinéa 2- c) des statuts de la Cour Pénale Internationale (1998), définit ainsi une des formes du “Crime contre l’humanité” : ” Par réduction en esclavage, on tend le fait d’exercer sur une personne l’un ou l’ensemble des pouvoirs liés à la propriété, y compris dans le cas de la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des enfants à des fins d’exploitation sexuelle”.

 

   https://en.wikipedia.org/wiki/Disposable_People


Qu’est-ce qu’un « Etat illibéral »?

7.01.19

Un Etat – ou une démocratie – « illibérale » fait partie du vocabulaire ambiant, c’est à dire flottant au gré des émotions et débats récurrents sur l’évolution de l’Europe (et dans le reste du monde).
De quoi s’agit-il ? L’excellente revue « Papiers  » (la revue de France-Culture) reprend des extraits d’interviews diffusées précédemment, dans lesquels on entrevoit des éléments de définition compréhensible:
Jacques Rupnik cite le Premier Ministre hongrois Viktor Orban : « On m’accuse en disant que ma démocratie n’est pas libérale, et moi je défends une Etat illibéral : j’ai une autre conception de la démocratie qui est fondée sur la souveraineté du peuple et cette souveraineté prime sur les contraintes constitutionnelles et juridiques que vous invoquez pour me critiquer. »
Myriam Benlolo-Carabot commente ainsi :  » Viktor orban revendique aujourd’hui, avec une volonté très identitaire, la démocratie hongroise : pour lui, la souveraineté appartient exclusivement au peuple, et tout élément susceptible de contrer la souveraineté du peuple, qu’il s’agisse des contre-pouvoirs traditionnels ou des pouvoirs supranationaux, doit être combattu. »
P.H. Tavoillot ajoute :  » L’Europe d’Orban, c’est l’Europe du sursaut, qui retrouve la nature profonde de la démocratie : la maîtrise par le peuple de son destin. Face à cela (selon lui) il y l’Europe du déclin, dont le trait principal est l’immigration: une Europe qui n’a plus de frontières, vouée au multiculturalisme, à la non-maîtrise, à une sorte de non-décision, et dont la pathologie principale consiste dans l’abus des contre-pouvoirs ».(…)
     « Ne négligeons pas cet argument très fort : les démocraties illibérales se considérent comme les vrais démocrates, et nous sommes à leurs yeux des démocraties en déclin, qui ont oublié la politique, car nous aurions perdu la maîtrise de notre destin, au profit de l’économie et du droit. » (…) Une Europe qui n’a plus de frontières, vouée au multiculturalisme, à la non-maîtrise, à une sorte de non-décision, et dont la pathologie principale consiste dans l’abus des contre-pouvoirs. »

L’avenir de la démocratie à l’occidentale serait-il donc d’écarter toute référence au système des droits humains établis depuis 70 ans autour d’un consensus – relatif certes, mais acquis comme « boîte à outils » du dialogue international – à force de négociations entre des pays de culture, de langue, de religion, de coutumes radicalement différentes ? Pourquoi vanter – ou s’accomoder de – la mondialisation dans tous les domaines et ignorer cette « globalisation des droits humains fondamentaux « , acquise de haute lutte à partir des leçons tirées de la seconde guerre mondiale  ?

 


Le « revenu universel » est-il « en marche »?

21.12.18

Dans un article publié par « Le Monde » en date du 21 décembre 2018, une analyse d’Antoine Reverchon se termine ainsi :

(…) La « prime Macron«  (accordée suite aux manifestations des « gilets jaunes ») ressort, tout en gardant le  même nom, d’ue autre logique (que le discours « économiquement correct »): elle revient à reconnaître que la simple rémunération du travail productif ne suffit pas à assurer à des nombreuses personnes un revenu suffisant pour vivre, et que seul l’argent public peut corriger ce que l’activité économique ne peut assumer. C’est exactement la philosophie qui préside au concept de revenu universel.(…)
Quelle que soit la façon dont on présente la chose, un nombre croissant de Français verront donc une part de leur rémunération versée,
    – non pas parce qu’ils sont devenus soudain plus productifs,
    – non pas parce que les entreprises ont dégagé plus de profit à partager,
    – ni parce que victimes d’un « accident de la vie », ils bénéficient du versement d’une pension ou de la solidarité publique,
mais parce que l’Etat et les ronds points de France se sont finalement convaincus qu’avoir les moyens de mener une vie décente relevait de l’action politique, (…) et pas seulement de la mécanique économique. »

En juin 2017, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies rendait public un rapport (A/HRC/35/26 du 20.06.2017) rédigé par Mr Philip Alston, Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, qui conclut en ces termes : (…) 59. Pour ses plus fervents partisans, le revenu de base est une utopie, non en ce que son application est irréaliste ou irréalisable, mais en ce qu’il constitue un projet extrêmement ambitieux, radical et progressiste. Souvent, ceux-ci écarteront d’un revers de main les objections des esprits critiques ou sceptiques, selon lesquelles le revenu de base n’est pas viable financièrement, ne saurait être versé sans conditions ou implique un changement des mentalités qui n’a guère de chances de se produire, n’y voyant que les propos de défenseurs sans imagination du statu quo, alors que la situation est à l’évidence insatisfaisante. » (…)
(…) Cependant, une démarche utopique peut aussi insuffler l’énergie si nécessaire pour repenser la protection sociale de manière optimale, afin qu’elle soit expressément destinée à la réalisation du droit de tout être humain à un niveau de vie suffisant au XXIe siècle. À une période tout aussi décisive, en 1943, Lord Beveridge avait présenté un rapport qui jetait les bases de l’État-providence au Royaume-Uni, en soulignant que, à un moment révolutionnaire de l’histoire du monde, il faut être révolutionnaire, et non pas faire du rapiéçage. L’idée d’un revenu de base ne devrait donc pas être rejetée d’emblée, au motif qu’elle est utopique. Les décideurs nationaux et internationaux doivent développer une créativité propre à mettre la politique sociale en accord et en résonance avec les innovations technologiques et les autres tendances nouvelles qui nous ont conduits à cette croisée des chemins. (…)
Dans un rapport intitulé « Le travail décent dans les chaînes d’approvisionnement mondiales», l’OIT propose une série de mesures pour parer aux «conséquences négatives sur les conditions de travail» dues à «la dynamique qui sous-tend la production et les relations d’emploi au sein de l’économie mondiale» et invite, par exemple, à promouvoir les normes internationales du travail, à combler les déficits de gouvernance et à favoriser un dialogue social inclusif et efficace. »(…)
De manière peu surprenante, en 2016, à l’issue de longs débats concernant ce rapport, la Conférence internationale du Travail s’est dite préoccupée par le fait que « les normes actuelles de l’OIT ne soient peut-être pas adaptées à l’objectif de la réalisation du travail décent dans les chaînes d’approvisionnement mondiales».(…)
Les méthodes traditionnelles risquent de n’avoir guère de prise sur l’affaiblissement systématique des autorités du marché du travail, la flexibilité toujours plus grande des conditions de travail et la forte progression de la précarité, notamment par la perte d’avantages sociaux, parmi ceux qui ont encore un emploi.(…)
C’est à ce point que s’engage le débat sur le revenu de base. La protection sociale, considérée au sens large, apparaîtrait comme offrant un meilleur angled’approche des problèmes susmentionnés.(…)

S’en suit une liste des conditions et objectifs de mise en oeuvre du revenu universel :
https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/G17/073/30/PDF/G1707330.pdf?OpenElement

 

 

 

 


Mireille DELMAS-MARTY, clarté et vision

21.12.18

A l’occasion de la dernière rencontre du Collège International (Genève – 10.12.2018), Mireille DELMAS-MARTY a donné une interview à la Radio Romande (La Première « Tout un monde » – 18.12.2018), dans laquelle elle résume son opinion sur la situation internationale, avec la clarté d’une juriste et le souffle d’une visionnaire, en ces termes :  

   « La souveraineté « solitaire » d’un Etat, c’est qu’il fait ce qu’il veut à l’intérieur de ses frontières, sans se préoccuper du bien commun mondial. Il protège les intérêts nationaux, point final. Au besoin en construisant des murs et en entretenant l’illusion que ces murs vont arrêter l’immigration.
A l’autre bout il y a ce que j’appellerai la souveraineté « solidaire », c’est à dire un Etat qui ne renonce pas à sa souveraineté, et qui ne renonce pas à défendre les intérêts nationaux, mais qui défend aussi les biens communs de l’humanité, et cela me paraît inéluctable dans la mesure où le monde est devenu interdépendant. Un Etat ne peut plus prétendre être totalement indépendant, et l’interdépendance appelle la solidarité. »

   « Une gouvernance SVP : « savoir, vouloir, pouvoir ». A l’échelle du monde, on ne peut plus utiliser seulement la fameuse séparation de Montesquieu, entre les pouvoirs « exécutif, législatif et judiciaire » parce que ces pouvoirs ne sont pas organisés à l’échelle mondiale.
   A l’échelle mondiale se mettent en place, par exemple, les réponses au dérèglement climatique, ou les réponses humanitaires face au dérèglement des migrations : c’est peut-être une sorte d’agrégation des « savoirs » (le rôle des scientifiques comme lanceurs d’alerte). Ces « savoirs » doivent être recueillis par les « vouloirs » (les citoyens s’organisent horizontalement face à une situation qu’ils n’acceptent plus, grâce aux nouvelles technologies, Internet et autre). Puis, les « pouvoirs », qui ne sont pas seulement les Etats : ce sont aussi les pouvoirs économiques privés, c’est-à-dire les pouvoirs des entreprises transnationale. C’est cet ensemble qui permet une gouvernance mondiale.
   Dans le cas du climat, ce sont les pouvoir économiques qui ont bougé les premiers, avec les investisseurs, et c’est en dernier que les Etats ont commencé à bouger et à se rallier – à moitié il est vrai puisque les USA se sont retirés de l’accord de Paris.
   Cela veut dire cependant qu’il y a une sorte de gouvernance qui se met en place, non pas par séparation des pouvoirs, mais par alliance entre savoir, vouloir et pouvoir.

   Le sentiment d’appartenance à une communauté nationale se construit à partir d’une histoire commune, même si c’est un passé quelque fois ré-inventé, mais il y a une mémoire. En revanche, à l’échelle mondiale, il n’y a pas d’histoire commune.
   Donc la communauté de destin ne se construit pas sur la mémoire, elle se construit l’anticipation, sur l’avenir, sur le futur. Elle se construit sur des récits d’anticipation pour voir quels sont les destins possibles. A l’heure actuelle, on est un peu à la croisée des mondes, parce qu’on a plusieurs récits concurrents, alors il y a le vieux « récit de l’Etat-nation« , qui ne suffit plus.
   Au niveau mondial, on a le récit du « tout-marché », on a le récit du « tout-numérique », on a le récit de « la Terre-Mère »(l’écologie quand elle devient radicale), on a le récit chinois de la « Route de la Soie » qui un récit impérial, qui combine le marché, le numérique, peut-être un peu d’écologie, mais pas beaucoup, et peu de droits de l’homme)et puis il y a un récit plus ouvert, celui des poètes, qui est celui de Glissant ou Chamoiseau (« Agis en ton lieu, pense avec le Monde », disait Glissant), qui parlent de la mondialité comme l’envers de la mondialisation : celle-ci est uniformisante, alors que la mondialité est une « politique des solidarités » et une « poétique des différences ».
C’est une vision qui dit à la fois : « notre destin est commun, mais nous ne souhaitons pas renoncer à nos différences. »

Suivre une conférence très intéressante de Mireille DELMAS-MARTY (décembre 2017) sur le site suivant :

https://www.youtube.com/watch?v=Lg4LUc0whv0

 


Simone Veil, rebelle moderne

14.12.18

A Lausanne, le 6 décembre dernier, lors d’un concours d’éloquence au programme de la Conferences internationale des barreaux, Mme Marine BOTFIELD, avocate stagiaire dans un Cabinet d’avocat lausannois, a relevé le défi du thème imposé : » Un rebelle est-il conformiste ?  » en prenant, entre autres exemples, celui de Simone Veil, en ces termes :

(…) « A titre de personnalité rebelle de référence, je vous citerai Simone Veil, qui s’était pourtant rangée dans un conformisme bourgeois des plus frappants, en renonçant au barreau car son époux s’y opposait, et devenue alors magistrate. Ne croyez-vous pas, que derrière le chignon toujours impeccable, elle aussi se cachait derrière la façade d’un brushing parfait, derrière le rang de perle, le tailleur Chanel et l’image de mère de famille et maîtresse de maison modèle, ne croyez-vous pas que derrière cette façade de pur conformisme se cache en fait l’une des plus grande rebelles du XXème siècle ?
En refusant de céder aux normes établies, elle a fait preuve d’un courage extraordinaire, bien évidemment pendant la seconde guerre mondiale, mais bien plus tard, devant l’assemblée nationale en novembre 1974. Car ce discours, au-delà de défendre un projet de loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse, ne s’en tenait pas à la teneur de la morale en place. Simone Veil, tout en respecant la procédure légale pour faire passer ce projet, est allée  audelà non pas du scepticisme, mais de la haine et des menaces véhiculées par ses opposants, illustration de la peur de l’inconnu de ceux qui se conformaient aux normes préétablies. Puisqu’elle l’a dit elle-même, il s’agissait précisément de consacrer une pratique délictueuse.
Pensez-vous que sans son aspect conformiste, Simone Veil aurait réussi à faire passer ce projet de loi devant les députés ? Ne pensez-vous pas que cet aspect si
lisse fut un véhicule pour ses idées, en quelque sorte rassurant pour ses interlocuteurs et opposants, qui par là même ont cédé d’abord en lui laissant la parole, puisque d’aucuns ne voulaient tout simplement pas l’écouter ? « (…)

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« Gilets jaunes » et « Vendredi noir »(« Black Friday ») : (re)lire « GLOBALIA » de J.-Ch. Rufin

23.11.18

Dans sa chronique du matin, qu’il anime de 7 h à 9 h sur France-Culture, Guillaume ERNER, excellent animateur-journaliste s’épanche avec le billet d’humeur suivant :

      « Il y a aujourd’hui un mouvement plus fort que celui des « gilets jaunes », un mouvement d’une autre couleur, le « Black Friday », le « Vendredi Noir », mouvement de soutien au capitalisme mondial, si vous voulez donner plus aux multinationales, et rejoindre ce mouvement auquel participent quelques ONG, Amazone, Renault et quelques autres… Un mouvement qui témoigne du clivage entre les êtres humains d’aujourd’hui, une partie d’entre eux souhaitant consommer moins, théorisant la vie frugale, et une autre partie, aspirant à consommer plus. Je ne parle pas seulement de ceux qui voudraient profiter du superflu, mais aussi de ceux qui voudraient acquérir le super-superflu.
     Alors la conséquence de tout cela, c’est que le calendrier grégorien est modifié : l’année n’est plus rythmée par l’Ascension, la Pentecôte, je ne parle même pas de la Choura, etc…l’année est désormais rythmée par l’agenda commercial : ce « Black Friday » arrive exactement un mois avant Noël, qui, je le rappelle, est l’anniversaire de la naissance de l’Ipad, un mois et demi avant le jour le plus sacré du calendrier occidental, celui de l’ouverture de « Soldes »…
      Revoici les zones érogènes de la consommation, caressées plusieurs fois par an, pour conserver sa ferveur à l’édifice et permettre à chacun de connaître les délices du « hard-discount ». En un sens on peut se réjouir de l’apparition de ce nouvel universel, articulé d’un mantra intitulé « moins 30% 40%… » A partir de « moins 50% », on appartient à la pleine conscience, celle des « éveillés ». Comme le dit Durkheim, le rite agit mais il n’agit pas comme il dit : il ne nous reste plus qu’à croire que c’est « Grande Fête de la Promotion » à la manière des « Semailles »et des « Moissons » qui rapprochent les hommes, mais qui en fait les rapprochent des caisses. »

(re)Lisez « Globalia » de Jean-Christophe RUFIN (Livre de poche),
et si vous persévèrez dans la lecture, vous vous surprendrez à penser ….. » mais, on y est déjà... »

On pourrait aussi re-diffuser « La Grande Bouffe », avec Philippe Noiret…et son discours
à propos du nihilisme que génère l’abondance.

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Rony Braumann, excellent clinicien de l’humanitaire

28.09.18

Extraits libres d’une conférence (45 minutes) donnée par Rony Braumann, ancien président de « Médecins sans frontières« , le 24 septembre dernier, à la Policlinique Médicale Universitaire de Lausanne (Suisse), sur le thème ; « Crises internationales, médecine humanitaire«  :

  • La médecine comporte des branches multiples : éducation à la santé, urgences épidémiques, chirurgie de guerre, vaccinations et santé publique publique, psychiatrie, orthopédie, etc…Pourquoi  parle-t-on de médecine humanitaire, et non pas de « comptabilité humanitaire », etc. Probablement  parce la médecine est une science et un art applicables aux êtres humains, mais cela ne suffit pas pour définir le terme « humanitaire »…
  • Un élément de définition serait d’affirmer qu’il s’agit d’une action qui n’attend aucune contrepartie en retour. C’est une fonction asymétrique en quelque sorte. Le sociologue Marcel Mauss définissait la structure de la société comme l’échange permanent d’actes de dons et de retour ; donner et recevoir. L’acte humanitaire ne suppose pas de « contre-dons ».
  • Sous l’angle historique, on peut résumer l’apparition de l’humanitaire essentiellement au 19 ème siècle sous trois formes successives :
    – D’abord, ce qu’on a appelé les « réformateurs sociaux » : les médecins ont progressivement fait valoir leur action en lien direct avec les conditions de vie, et surtout face aux maladies liées aux logements insalubres (tuberculose, etc), mais aussi, par exemple, contre le travail des enfants. C’est aussi la période, dans une perspective philanthropique, de la naissance de l’anti-esclavagisme, notamment à l’initiative des Quakers en Grande-Bretagne.
    – L’apparition de la médecine de guerre, avec la création de la Croix-Rouge, à partir de la bataille de Solférino (20 000 victimes, mourants abandonnés, etc), afin d’organiser des secours permanents aux militaires, puis progressivement aux populations civiles, et aboutissant à l’élaboration du droit international humanitaire.
    L’organisation de la « médecine de masse » dans le cadre de la politique coloniale dite « civilisatrice » qui, en même temps qu’elle offrait un service médical universel de base, donnait aux populations, l’image d’une sorte de suprématie occidentale, ouvrant le champ à l’imposition de la langue et de la religion coloniale.
  • Parmi les enjeux et problèmes de la médecine humanitaire (malgré le fait que devant les souffrances, il y a lieu d’agir en urgence et de poser les questions plus tard) il y a des questions courantes : pourquoi la gratuité des médicaments à 5 000 kms et pas chez nous ? Le droit humanitaire international, qui règle les comportements dans les guerres, ne revient-il pas à les justifier ? etc…
  • Mêm si l’action humanitaire moderne ne se pratique plus dans le cadre des enjeux du passé, il reste que beaucoup d’ONG définissent leur action selon des principes dits humanitaires : neutralité, impartialité, indépendance... Ces « notions-boussoles » sont très ambivalentes selon les situations : elles peuvent indiquer soit le Nord, soit le Sud…
    Neutralité : se taire ? faut-il se taire lorsqu’il y a des déplacements forcés de population que la Cour pénale internationale qualifie aujourd’hui de crime contre l’humanité ? Se taire et laisser parler les autres à leur place ?
    Impartialité : nourrir en même temps les victimes et les bourreaux dans des camps de réfugiés, suite à un génocide ?
    Indépendance : mais de qui ? de l’Etat ? des donateurs institutionnels ? des paroxysmes médiatiques ? Qu’on le veuille ou non, il faut toujours se dire qu’on est toujours utile à un pouvoir, même si en être conscient ne doit pas empêcher l’action.
  • Je n’utilise jamais le terme de bénéficiaires, mais de destinataires de l’action
  • Concernant le problème actuel des migrants, il faut distinguer 3 notions différentes :
    – le sauvetage en mer, qui est un devoir, à la fois juridique (le droit de la mer) et moral
    – le droit d’asile, défini par des critères très précis que les Etats doivent respecter
    – le droit de résidence est une autre notion, autour de laquelle il n’y a qu’une seule contrainte en droit international : ne pas renvoyer ceux qui ne bénéficient pas de l’asile dans un pays où leur vie ou leur sécurité ne sont  pas garanties.

A travers les nombreux exemples donnés pour chacune des idées exprimées, Rony Braumann se révèle un « clinicien de l’humanitaire », au sens où il analyse de manière rigoureuse, précise des actes et des objectifs, tout en dévoilant les ambivalences des mots, et de manière très pédagogique. Réfléchir à partir des faits et chiffres, et non de principes ou d’idélogies en tous genres, suppose la rigueur d’un clinicien, qui pourtant se préoccupe de ce que préconisait Maraux : « Transformer en conscience une expérience la plus large possible« .

Mais on se premettra cependant une remarque : si l’humanitaire doit se perfectionner par l’expérience, sans tomber dans les facilités des préjugés, des idéologies, des intérêts stratégiques des uns ou des autres, il est – nous semble-t-il – très important d’affirmer que, parmi les « ressources de légitimité de l’humanitaire« , l’ensemble des instruments internationaux des droits humains constitue un socle de principes, de valeurs et de normes largement négociés, adoptés, signés et ratifiés au niveau international par les Etats eux-mêmes, d’ailleurs souvent en consultant les acteurs de la société civile.
A une époque où l’effacement progressif de toute référence aux « droits humains » que la communauté internationale (ONU) a pourtant mis plus de 70 ans à établir, à travers une petite centaine de conventions internationales traitant de tous les sujets vitaux pour… l’humanité, il serait inconcevable que les acteurs humanitaires participent délibérément à cette tendance générale à négliger les droits fondamentaux que tous ces Etats ont ra-ti-fiés (c’est-àdire qu’ils sont pleinement intégrés dans leurs droits nationaux).
Le droits humains ne sont pas une idéologie, mais une boîte à outils ; c’est précisément la référence aux droits humains qui permet de libérer les acteurs humanitaires de toute référence politique, religieuse, idéologique, stratégique, etc… et qui permet justement de faire en sorte que l’exercice de la neutralité ne consiste plus à se taire…


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