Humanitaire et cosmétique

Depuis la création, il y a quarante ou cinquante ans, des "grandes" organisations humanitaires, des progrès incontestables ont été globalement réalisés dans leur fonctionnement, leur efficacité et leur capacité d’autocritique.

Mais il est aussi vrai que dans beaucoup d’associations, parmi les bénévoles ou les salariés, le débat sur " la professionnalisation de l’humanitaire " n’est pas sans mélanges de considérations souvent incertaines, dissimulant parfois des conflits de générations, et de pouvoir interne, auxquelles elles n’échappent pas, comme toutes les institutions humaines. Les anciens sont caricaturés comme émotionnels, activistes et éthiques ; les nouveaux se la jouent structurés, stratégiques et professionnels…

On entend très souvent dire que " les ONG doivent être gérées comme des entreprises " – comme si les entreprises ne faisaient jamais d’erreurs stratégiques.

Tentons cependant d’y voir plus clair, quitte à caricaturer un peu…

Si l’on met en parallèle
une Organisation Humanitaire (OH)
et une Entreprise de Cosmétique (EC),
est-il exact – ou non ? – que :

une EC fabrique des produits pour les vendre ;
une OH fournit des prestations.

une EC renouvelle sa gamme de produits (périssables) pour vendre, à répétition, aux mêmes (types d’)acheteurs ;
une OH fournit des prestations à des bénéficiaires qui sont supposés devenir autonomes et s’affranchir de la dépendance du prestataire de services.

dans une EC, les actionnaires attendent des dividendes ;
dans une OH, les donateurs n’attendent aucun profit pour eux-mêmes, sinon la satisfaction morale de contribuer à la mise en oeuvre des droits humains.

dans une EC, les dividendes vont aux investisseurs ;
dans une OH, les "dividendes" vont à ceux qui ne sont pas solvables.

dans une EC, la communication vise à promouvoir les produits de façon à les rendre attractifs pour des clients qui prennent librement la décision de payer pour les posséder ;
dans une OH, la communication/information vise à dénoncer les violations les plus inacceptables et à servir les bénéficiaires, sans retour sur investissement. Si l’on peut se permettre cette vulgarité, dans "communiquer", il y a " niquer ", et dans " informer ", il y a " former "…

dans une EC, le client choisit librement ce qu’il achète
dans une OH, le bénéficiaire reçoit ce qui lui est dû.

dans une EC, l’environnement est celui de la compétition économique;
dans une OH, l’environnement est basé sur la valeur de solidarité.

dans une EC, le client est indirectement associé à la conception des produits (études de martché, etc), mais n’est pas associé à la production ;
dans un OH, les bénéficiaires doivent être associés à l’action dès sa conception, dans sa mise en oeuvre et dans son évaluation.

dans une EC, la publicité peut faire vendre de l’eau distillée au prix d’un produit de luxe ;
dans une OH, la communication ne doit en aucun cas exagérer ni les besoins, ni les résultats. Inutile d’"en rajouter" pour être convaincant.

dans une EC, on cherche à inventer des produits pour des clients ;
dans une OH, par exemple, on ne cherche pas des enfants pour des couples en attente d’adoption, mais plutôt l’inverse.

dans une EC, on applique le principe de la rationalité du maximum de bénéfices au moindre coût ;
dans une OH, la dignité humaine n’a pas de prix, seuls les moyens mis en oeuvre ont un coût.

Cela dit, dans leurs fonctionnements respectifs, l’entreprise de cosmétique comme l’organisation humanitaire se doivent de gérer les fonds de manière rigoureuse, respecter les lois du pays, ainsi que la déontologie des professions impliquées.

PS : la question lancinante posée aux organisations humanitaires est celle de leurs "frais administratifs" : une organisation qui affiche 2 % de frais administratifs a une excellente image de rigueur et de bonne gestion, tandis qu’une autre annonçant 20 % de frais administratifs est considérée comme gaspillant l’argent des donateurs. L’évaluation de l’efficacité d’une organisation sur la seule base d’un pourcentage de frais administratifs est totalement illusoire. En effet, tout dépend de la nature de son action : une organisation qui doit disposer d’une logistique lourde pour les actions d’urgence doit gérer des stocks, recruter des salariés pour partir en mission, disposer d’un service de communication performant et d’un service comptable en mesure de gérer en temps réels des fonds dans 40 monnaies différentes.
En revanche, une organisation qui ne fait qu’envoyer des fonds à des partenaires étrangers qu’elle visite une fois tous les deux ans, peut se permettre d’afficher 2 % de frais, alors que le suivi et le contrôle de l’utilisation des fonds se fait "vu d’avion"…

Il est en général plus rassurant de faire un don à une organisation qui a 15 % de frais administratifs, mais qui se donne les moyens de contrôler ses fonds sur le terrain de manière milimétrique, que de donner de l’argent à une organisation à 2% de frais de gestion – et qui peut avoir un excellent service de communication – et dont l’action consiste à faire des mandats à des associations partenaires qui peuvent faire d’excellents rapports, mais dont la qualité de prestations est parfois velléitaire…

2 réponses à Humanitaire et cosmétique

  1. Typhon dit :

    Laissez-moi deviner: vous êtes un "ancien", à 20% de frais administratifs ;-)

    Oui, l’humanitaire se déshumanise un chouia, et les chefs de guerre deviennent de leur côté des pros de la comm’ et les idéaux prennent l’eau, et s’il n’en reste qu’un, vous le serez, en bon capitaine sur le pont de votre bateau… Et vous aurez raison ! Mais aujourd’hui, je vous trouve tout de même un peu "didactique" et cathéchiste… Permettez que je préfère votre humour. Il a comme une noblesse tranquille, qui donne plus d’énergie pour affronter les gros grains…

  2. Catéchiste sûrement pas, j’ai passé l’âge… mais didactique probablement, à force d’avoir vécu avec "la question"et d’avoir vu passer tant d’ONG qui s’arrachent les cheveux pour "faire passer" des frais administratifs au travers d’ une invention linguistique toujours renouveleés…
    On a pu voir telle ONG faire passer les backschich, parfois inévitables dans des situations d’urgence, en "frais d’accélération"…

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